Le déséquilibre franco-allemand permettra-t-il de relancer un moteur commun face au condominium sino-américain ?
Nous savons tous que l’Europe a commencé, sur le terrain économique, en mettant des activités (charbon et acier) en commun, en échouant sur la partie militaire et en se disant que le politique suivrait et parviendrait à dessiner une entité qui représenterait une puissance accrue par rapport à celle des États séparés.
Je voudrais faire un bilan sur les deux points que nous pouvons considérer comme des acquis très importants qui structurent ce qui existe de solide :
L’acquis du marché unique, indiscutablement, est très important pour les entreprises.
Le deuxième acquis est évidemment l’euro. Et dès lors que nous disons « l’euro », nous voyons que l’Angleterre est ailleurs.
Nous avons eu des échecs extrêmement importants. L’épouvantable traité de Nice, signé par le gouvernement de Lionel Jospin et par le président Jacques Chirac, est la catastrophe puisque l’élargissement n’a pas été accompagné de la mise en place d’une gouvernance qui ait la moindre efficacité. C’est à mes yeux un élément extraordinairement négatif.
Je rappellerai les choix allemands fondamentaux.
Comme un certain nombre de pays importants de la planète, l’Allemagne est mercantiliste, c’est-à-dire qu’elle cherche à exporter plus qu’elle n’importe. Les grands pays mercantilistes qui comptent de plus en plus sur la planète sont, bien sûr, le Japon, mais également la Corée, de façon essentielle la Chine et, en Europe, d’abord et avant tout l’Allemagne. Ce choix mercantiliste est un élément essentiel qui structure toute une partie de la politique allemande. Ce n’est pas le choix qu’a fait la France qui, dans le cadre de l’euro, peut remercier l’Allemagne de bien vouloir régler sa facture du commerce extérieur. Les statistiques montrent à l’évidence qu’aucun pays ne peut obtenir un excédent de commerce extérieur s’il ne s’intéresse pas à deux secteurs, l’industrie et l’énergie. Dans aucun pays de la planète les services ne sont capables de jouer un rôle significatif dans ce domaine. Il faut l’admettre : un pays qui, comme nous l’avons fait, négligerait les secteurs de l’énergie et de l’industrie ne pourrait en aucune façon jouer un rôle pour disposer des avantages liés à un commerce extérieur excédentaire.
L’Allemagne ne partage pas non plus la conviction française que le salut viendra des PME. Dans aucun des grands pays de la planète le salut ne vient d’autre chose que des grands groupes. Je ne dis pas que mettre en adéquation l’intérêt d’un pays et l’intérêt de ses grands groupes est facile à faire. Les PME ont leur importance et jouent un rôle très utile mais les chiffres révèlent que l’avantage compétitif d’un pays ne peut résulter de ses PME. Je ne parle pas de l’emploi, je parle du commerce extérieur qui est fondé sur l’action des grands groupes.
L’Allemagne, pour arriver à ce succès, a adopté ce que j’ai appelé un « modèle industriel et commercial de gouvernance » du monde des entreprises. À l’inverse, la France a basculé vers un modèle libéral financier, même si l’on discerne quelques réflexions dans le macronisme. Ce modèle libéral et financier s’est incarné par exemple dans les politiques menées avec constance par trois ministres socialistes : Pierre Bérégovoy, Dominique Strauss-Kahn puis Laurent Fabius. Ces trois ministres, ainsi que la Direction générale du Trésor, ont été, en France, les porteurs du modèle libéral financier, avec des contributions importantes à droite, notamment celles de grands patrons comme Michel Pébereau.
Ce choix reposait sur plusieurs croyances. On croyait par exemple qu’en étant vraiment libérale et en laissant faire les choses la France allait se « moderniser » et s’insérer « naturellement » dans la concurrence internationale. En fait, la situation était beaucoup plus simple : à partir des années 80 nous avons commencé à accumuler les déficits budgétaires, les déficits faisaient croître la dette, et pour pouvoir financer la dette, l’obsession numéro un était de complaire aux investisseurs institutionnels anglo-saxons. C’est cela qui a vraiment créé la « pensée unique » du Trésor : financer la dette et donner des gages aux investisseurs internationaux.
Jusqu’à l’attentat du World Trade Center le monde a essayé d’évoluer vers une forme de multilatéralisme économique dont les principes étaient fondamentalement américains et dans lequel, en gros, on essayait de faire que les entreprises soient en compétition avec des règles du jeu comparables. C’est ainsi que l’on a créé l’Organisation mondiale du commerce (OMC), qu’on...