À propos de l’Allemagne, considérations psychologiques
Avant de donner la parole à Thomas Wieder, je hasarderai quelques considérations psychologiques.
On ne peut pas parler de l’Allemagne si on n’intègre pas le trauma de 1945 : la ruine de l’Allemagne, sa défaite mais aussi la découverte de l’horreur des camps d’extermination. Un trauma matériel, humain mais surtout moral.
Comment intégrer cet épisode dans l’histoire longue de l’Allemagne ?
Coralie Delaume, dans un passage de son livre qu’elle n’a pas cité, écrit qu’en réalité l’Europe fonctionne sur un modèle qui n’est ni vraiment fédéral, ni vraiment confédéral, un modèle non identifiable, un OPNI (objet politique non identifié), selon la formule de Jacques Delors.
Cela ne déconcerte pas les Allemands qui y voient même quelque chose de familier : Le Saint-Empire romain germanique était un regroupement assez hétéroclite de grands et de petits États, de villes dites « libres », un assemblage de princes-électeurs, une Diète, sorte de Parlement européen avant la lettre, qui ne décidait pas grand-chose. Le Saint-Empereur, une fois qu’il était adoubé par les grands électeurs, était la pièce maîtresse de cet ensemble. Tout cela s’est un peu perdu car l’Allemagne, à la fin du Moyen-Âge, a oublié de se constituer en État-nation, sur le modèle anglais ou français, parce qu’elle s’intéressait trop à l’Italie (sans doute aimait-elle l’Italie…) et elle y a dépensé beaucoup d’énergie. Je n’évoquerai pas Frédéric II, dernier empereur de la dynastie des Hohenstaufen (1194-1250) qui d’ailleurs vivait en Sicile … Et les Allemands ne rêvent aujourd’hui que de la Toscane.
Après 1945, terrible trauma, les Allemands se sont greffé un « hémisphère » américain à la place de celui qui, à partir de l’échec de leur révolution libérale (1848-1849) et de leur unification par en haut, « par le fer et par le sang », les avait aiguillés vers le nazisme, si je puis oser cette formule imagée. Ils se sont ralliés à des valeurs d’une civilisation qu’ils ressentaient comme supérieure. Peter Sloterdijk parle de « métanoïa allemande ». La métanoïa est une mutation profonde de tout leur être, un renversement de leur psyché profonde. L’Allemagne rompt avec l’alliance de classes qui la dominait depuis son unification entre l’aristocratie financière et militaire de l’Est (les junkers) et la bourgeoisie industrielle de l’Ouest. Les Allemands se transforment pour atteindre un stade de civilisation qu’ils considèrent comme supérieure, celui de l’Amérique. Et ils nous offrent leur Amérique. Ils aiment l’Amérique. Si, comme Coralie Delaume l’a dit, les dirigeants français adorent l’Allemagne, l’Allemagne quant à elle a trop aimé l’Italie puis, en 1945, elle s’est « donnée corps et âme » aux États-Unis parce que les États-Unis la protégeaient de l’URSS. Il faut lire Peter Sloterdijk pour bien comprendre tout cela. [Et il faut lire accessoirement son petit livre instructif et désopilant intitulé Ma France [1].] Cet amour fusionnel pour les États-Unis va jusqu’à une quasi-identification. On peut se demander si un grand patron comme Thomas (« Tom ») Enders est allemand ou américain. Beaucoup d’Allemands, comme lui, se vivent sincèrement américains.
Alors quel drame quand l’être aimé vous rejette, violemment, brutalement, comme Donald Trump vient de le faire à plusieurs reprises vis-à-vis de l’Allemagne ! C’est un autre trauma, même s’il est moins grave. Et les Allemands ne savent plus très bien où ils en sont. Mme Merkel l’a dit : « Le temps où l'on pouvait compter tout simplement sur les États-Unis pour nous protéger est révolu ». Ce sont des coups redoublés que l’Allemagne est en train de prendre sans que les Allemands comprennent réellement ce qu’il se passe.
On pourrait trouver des raisons. Donald Trump, qui a une mentalité de grand dealer, a pensé que l’Europe c’est l’Allemagne, que l’excédent européen sur les États-Unis, c’est principalement l’Allemagne, qu’il y a trop d’automobiles allemandes sur la Cinquième avenue. Il oublie sans doute, peut-être ne le sait-il pas, que les filiales automobiles allemandes aux États-Unis représentent en chiffre d’affaires égal à cinq fois le volume des exportations d’automobiles allemandes aux États-Unis. C’est-à-dire que les Allemands font construire leurs voitures aux États-Unis ou au Mexique, jouant sur la frontière.
Les raisons de cet éloignement sont donc asse...