Situation politique : la « gouvernabilité » de l’Allemagne en question
Ce grand sentiment d’incertitude, donc d’inquiétude, est à la fois lié à des raisons objectives, notamment dans le domaine politique, mais aussi aux questions de psychologie collective, d’imaginaire national qui viennent d’être évoquées. Je pense qu’elles jouent un rôle dans le fétichisme de la stabilité, de l’ordre et de la prévisibilité qui caractérise les Allemands.
Je commencerai par citer Alfred Grosser qui, dans L’Allemagne en l’Occident [1], paru en 1985, écrivait : « L’État anormal qu’est la République fédérale a connu une histoire fort normale, du moins dans sa vie institutionnelle, surtout pas comparaison avec la France. Née en 1958, la Vème République ne sait toujours pas aujourd’hui, dans la perspective des élections législatives de 1986, comment surmonter un éventuel antagonisme entre deux majorités également légitimes, la présidentielle et la parlementaire. La démocratie de Bonn, à l’inverse, elle, a mené une vie institutionnelle à l’abri d’interrogations majeures. Les présidents de la République, à vrai dire sans pouvoir significatif, sont élus ou réélus comme prévu tous les cinq ans et au cours de ses trente-cinq premières années d’existence la République fédérale n’a été gouvernée que par six chanceliers successifs. » Ce livre, devenu un classique, a été maintes fois réédité.
Jusqu’en 2017, jusqu’aux élections législatives de l’an dernier, ce diagnostic était relativement juste et c’est Angela Merkel qui a incarné cette grande stabilité institutionnelle, politique et presque aussi de tempérament. Quand elle a été élue présidente de la CDU, en avril 2000, le grand parti frère de la CDU, en France, s’appelait encore le RPR. Depuis il a changé deux fois de nom (UMP, Les Républicains). Mme Merkel est pour trois semaines encore présidente de la CDU. Depuis sa prise de fonction à la tête du parti, le grand parti de la droite française a changé six fois de président. Et depuis qu’elle est chancelière, en 2005, elle a vu se succéder à l’Élysée Jacques Chirac (à la fin de son deuxième mandat), Nicolas Sarkozy, François Hollande et, aujourd’hui, Emmanuel Macron. Mme Merkel l’a d’ailleurs relevé avec humour : dès le lendemain de sa dernière réélection par le Bundestag, elle s’est rendue à l’Élysée. Elle en a profité pour publier sur son compte Instagram une story dans laquelle elle se montrait en train de rendre visite aux présidents français successifs. Une façon de dire : « Vous passez, moi je reste… ». La visite d’Emmanuel Macron à Berlin, le 15 mai 2017, pour rencontrer Angela Merkel, avait suscité, côté allemand, une énorme attente, beaucoup de bienveillance mais aussi une certaine ironie qui venait de l’expérience : Faites vos preuves, nous avons vu passer d’autres présidents français qui promettaient eux aussi des réformes, une relance du couple franco-allemand… Mme Merkel, accueillant ce président fringant et souriant, avait même conclu son propos liminaire par une citation de Hermann Hesse : « Au début de toute chose il y a un charme. », avant d’ajouter : « Mais le charme ne dure que si les résultats sont là. »
L’Allemagne vit la fin d’une époque politique et ce sentiment est très fortement partagé. Je me souviens très bien de la soirée électorale du 24 septembre 2017. Je me trouvais au siège de la CDU, près du Tiergarten à Berlin. Soirée un peu sinistre parce que, même si les derniers sondages n’étaient pas très bons, les responsables du parti ne s’attendaient pas à recueillir seulement 33 % des suffrages, le score le plus bas de la droite conservatrice allemande depuis 1949. « C’est la fin de la République fédérale telle que nous l’avons connue », m’avait confié l’un d’entre eux. J’ai retrouvé cette expression le lendemain dans la Süddeutsche Zeitung et dans le Spiegel. Il n’y avait pas de changement institutionnel mais l’entrée massive, due au mode de scrutin, de l’extrême-droite (92 députés sur 730), pour la première fois depuis 1949, donnait l’impression que quelque chose se déréglait, qu’une époque était révolue. S’ajoutait à cela le choc plus ou moins digéré de la crise des réfugiés et le sentiment que, même si elle bénéficiait d’un score pouvant lui permettre d’être réélue, on touchait au « crépuscule d’Angela Merkel » (Merkeldämmerung), une expression qui revenait régulièrement dans la presse allemande depuis déjà plusieurs années.
Tout cela s’est accentué depuis qu’elle a annoncé son départ de la présidence de la CDU, avec une incertitude qui aujourd’hui fait vraiment partie du quotidien. Jusqu’au mois dernier, tout le monde pensait que, comme elle l’avait dit, elle resterait chancelièr...