Géopolitique. L’Allemagne : de l’hégémonie en Europe à la puissance mondiale ?
Ambassadeur en Allemagne pendant neuf ans, je continue à m’intéresser beaucoup à ce pays auquel je consacrerai le deuxième volume de mes mémoires.
Je suis naturellement enclin à approuver beaucoup des choses qui ont été dites autour de cette table, sous différents angles, par différents orateurs et témoins, aussi bien sur l’analyse profonde et ancienne que sur les évolutions récentes et les pronostics pour les mois qui viennent.
« Tu ne connais rien à l’Allemagne. Tu es un spécialiste des questions asiatiques », m’a-t-on dit quand je suis parti pour l’Allemagne après avoir passé quinze ans en Chine. J’avais toutefois travaillé plus de vingt ans sur les questions européennes au Quai d’Orsay et le fait que j’ai passé ensuite neuf ans en Allemagne m’a sans doute permis d’être accepté dans le club des spécialistes de l’Allemagne.
J’insisterai sur deux ou trois choses fondamentales.
La première, c’est que l’Allemagne est notre voisin, cela depuis très longtemps. Nous nous en sommes aperçus dans des moments difficiles. Nous en avons souffert. Aujourd’hui on a l’impression qu’on a oublié ce fait très simple : A mon retour de Berlin, je souhaitais continuer à suivre l’actualité allemande au quotidien et ce furent des heures de négociation au téléphone avec divers opérateurs simplement pour recevoir, chez moi, à Paris, l’ARD (Arbeitsgemeinschaft der öffentlich-rechtlichen Rundfunkanstalten der Bundesrepublik Deutschland) et ZDF (Zweites Deutsches Fernsehen). Nous recevons toutes les chaînes des équipes de football, les chaînes chinoises, portugaises, italiennes brésiliennes, russes… mais il est très difficile d’écouter tous les soirs les nouvelles d’Allemagne !
Ce premier paradoxe en éclaire et en laisse deviner beaucoup d’autres. Beaucoup des élites françaises parlaient allemand, elles ne le parlent plus. Beaucoup des élites françaises lisaient des journaux allemands, en particulier la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ) et, pour les intellectuels, la Süddeutsche Zeitung, c’est beaucoup moins le cas aujourd’hui. L’Allemagne est donc un pays qui n’existe pas ou, en tout cas, qui est là mais qui ennuie.
« Tu vas t’ennuyer ! », ai-je aussi entendu quand je suis parti comme ambassadeur en Allemagne. Je n’étais pas du tout prêt à m’ennuyer car, dans les relations franco-allemandes, quelque chose était en train de se passer. La République de Bonn, notre aimable partenaire depuis très longtemps, vivait ses derniers mois et on s’apprêtait à transférer la capitale à Berlin. En même temps, on s’attendait à ce que les prochaines élections soient gagnées non par le « sympathique » Helmut Kohl mais par quelqu’un dont on ne savait pas grand-chose, sinon qu’il ne voyait pas d’un bon œil la relation trop étroite avec la France. Tout cela s’annonçait assez mal. Gerhard Schröder, qui était du Nord, de Hanovre, avait décidé que, dès son arrivée au pouvoir, il se lancerait dans une relation particulière avec Tony Blair pour initier une nouvelle politique européenne orientée vers « la social-démocratie de droite », « le Mitte » (le centre) pour les Allemands. « Les rapports avec l’Allemagne vont être difficiles, apprêtez-vous, Monsieur l’ambassadeur, à avoir des combats à mener pour rappeler que la France est importante et que nous avons des intérêts. », telle était la tonalité de toutes les visites que j’avais faites au moment de partir.
Neuf ans plus tard, en quittant l’Allemagne, le 24 septembre 2007, j’ai écrit quelque part – et je l’écrirai de nouveau dans le livre que je suis en train de préparer – que Gerhard Schröder a été le meilleur chancelier que nous puissions espérer.
J’ai connu la fin de Kohl, puis Gerhard Schröder, puis Angela Merkel. Les mandats de Gerhard Schröder furent certainement pour nous la période la plus satisfaisante, pour la qualité du dialogue comme pour la défense de nos intérêts. Bien sûr, l’Allemagne est l’Allemagne. Nous savons que nous sommes différents. Nous n’avons ni la même histoire ni les mêmes façons de vivre. Des chercheurs ont passé des années à étudier « les malentendus franco-allemands » [1]. En son temps, Victor Hugo, emmenant Juliette Drouet dans un petit hôtel de Heidelberg, s’était aperçu que les Allemands ne se couchaient pas comme nous : leurs lits avaient deux édredons au lieu d’un drap. Tout est à l’avenant. Il faut accepter que nous sommes différents.
Et nous nous sommes engagés dans l’Europe avec des visions différentes.
La France pensait entrer dans une Europe dont elle serait le moteur, où elle retrouverait sa puissanc...