Pourquoi les maires de Corrèze sont-ils frileux à l'idée de parrainer un ou une candidate à la présidentielle ?
Premier magistrat de la commune de Reygade, en Xaintrie, Bernard Trassoudaine résume le dilemme auquel beaucoup de maires corréziens sont confrontés, alors que la course aux parrainages en vue de l’élection présidentielle va s’accélérer.
" Je pense qu’il faut veiller au débat démocratique et qu’il est normal qu’un candidat qui dépasse les 10 % d’intentions de vote dans les sondages soit présent sur la ligne de départ, assure l’élu sans étiquette. Un parrainage n’est ni un soutien, ni une adhésion, mais dans une commune rurale, tout le monde ne partage pas ce point de vue."
La publication des signatures mal vécueLa course va bientôt se transformer en sprint. Selon la loi, les prétendants à l’Élysée ont quatre semaines, entre la fin janvier et début mars 2022, pour collecter les 500 signatures indispensables à leur candidature.
Bernard Trassoudaine ne sait pas encore ce qu’il va faire : " C’est compliqué, surtout depuis que les parrainages sont rendus publics. Au final, ça peut nuire à la fonction de maire."
Un ressenti que partage Pierre Coutaud, maire de Peyrelevade, sur le plateau de Millevaches : " J’ai l’impression que beaucoup de mes collègues ne veulent pas signer. C’était sans doute mieux quand ce n’était pas rendu public."
" Je n’ai jamais voté pour celui que j’ai parrainé"Pourtant, lui n’en a pas souffert : en 2017, il avait parrainé Jean Lassalle, dont il ne partage pas vraiment les convictions politiques. " Le candidat avait obtenu une voix à Peyrelevade, se souvient l’élu. Tout le monde pensait que c’était moi ! " Élu de gauche, Pierre Coutaud a souvent accordé sa signature, une décision "personnelle", avant de préciser : " Mais je n’ai jamais voté pour celui que j’ai parrainé."
Cette crainte des élus vis-à-vis de la publicité des signatures est confirmée par Jean-Jacques Dumas, premier magistrat de Saint-Ybard et président de l’association départementale des maires :
La majorité d’entre eux n’est pas engagée ou encartée politiquement. Ils ne sont ni de droite, ni de gauche. La publication du nom dans le Journal officiel peut provoquer des remous au sein des conseils ou chez les administrés.
En 2007, par exemple, le maire de l’époque de la commune du Jardin, entre Marcillac-la-Croisille et Égletons, avait dû envoyer une lettre à tous ses administrés pour expliquer pourquoi il avait parrainé le candidat FN Jean-Marie Le Pen, un geste qu’il disait, à la fin, avoir regretté.
Jean-Jacques Dumas, qui se dit prêt à parrainer Valérie Pecresse, ne se sent pas concerné : "Dans mon équipe municipale, il y a des personnes qui ne sont pas du même bord que moi. Tout est clair et cela ne créera aucune tension."
Préserver l’union de la majorité municipaleLui aussi engagé en politique, responsable départemental de l’UDI, Laurent Darthou a fait le choix inverse. Dès novembre 2021, le maire de Malemort a indiqué qu’il ne parrainerait personne, pour préserver l’unité de sa majorité municipale, "composée d’hommes et de femmes de sensibilités politiques différentes".
Son collègue d’Allassac est sur la même ligne. Il y a cinq ans, Jean-Louis Lascaux avait signé en faveur d’Emmanuel Macron : " Je ne ferai aucun parrainage cette année. J’ai un groupe municipal pluriel, avec lequel je travaille pour Allassac. C’est mon unique priorité. "
Évoquée lors des municipales de 2020, la difficulté de réunir des bonnes volontés pour gérer une commune a rendu les maires frileux face au système des parrainages.
Il y a cinq ans, 70 signataires seulementLes sollicitations ne manquent pas et sont parfois un peu cavalières. "Il y a des représentants de candidats qui se présentent directement à mon domicile, et même le dimanche après-midi, témoigne le maire de Reygade. C’est vrai que les petites mairies ne sont pas toujours ouvertes, mais quand même."
Pierre Coutaud s’étonne de recevoir des appels directement sur son téléphone portable : " J’ai déjà promis ma signature à quatre candidats, s’amuse-t-il. Mais je n’ai pris aucune décision." En 2017, 70 élus corréziens avaient participé à cette étape essentielle de la présidentielle. Ils sont pourtant environ 330 à pouvoir le faire.
Eric Porte