Dans la Creuse, Miyazaki fait souffler un vent de jeunesse sur la tapisserie d'Aubusson
« Clairement, si on ne nous avait pas choisies nous, on démissionnait. » C’est dit sur le ton de la boutade mais, dans la foulée, Sarah Chassain relève sa manche : sur son avant-bras, un tatouage représentant Chihiro. La même petite fille qui se trouve sur le carton, déployé tout près du métier à tisser dans cet atelier de la Manufacture Four. Car, si entre Sarah Chassain et la tapisserie, c’est d’abord une histoire de famille, la jeune lissière fait aussi le lien entre tapisserie et Miyazaki : dans le cadre de son BMA (Brevet des métiers d'art), son étude de projet portait sur l’intérêt de traduire les mangas en tapisserie. Tout un haïku !
Des jeunes lissières très enthousiastesÀ ses côtés, Pauline et Clémence sourient. Hochent la tête : « Non, ils ont pas eu le choix ! Et c’est bien pour eux : plus on aime, plus on est motivé, plus on s’investit. Surtout sur un projet qui s’inscrit dans le temps ».
Quand elles disent “ils”, elles parlent de leur employeur, Pierre-Olivier Four et de la directrice de la Manufacture, Marie-Christine Chassain, la maman de… On s’en doute : aucun des deux ne leur en voudra de la boutade. La Cité de la tapisserie a fait souffler un vent de jeunesse dans la profession : ce vent dans lequel se sont engouffrées ces trois jeunes femmes.
Et Miyazaki a fait souffler le même dans les ateliers. « Pierre Olivier Four a récupéré un paquet de jeunes lissières formées à la Cité et très enthousiastes, raconte Emmanuel Gérard, le directeur de la Cité. Et toutes ces jeunes lui ont dit : “Pierre-Olivier, pourquoi vous n’avez pas répondu à Princesse Mononoké (*) ?”. Quand on a attribué la commande du Voyage de Chihiro à la Manufacture Four, j’ai envoyé un SMS, toutes étaient ravies. »
Toutes et particulièrement celle qui avait réalisé l’échantillon, Clémence Tonnoir : « Quand la Cité nous l’a dit, j’étais prête à pleurer. C’est un rêve ! ». À 25 ans, celle qui n’est pas née ni dans le sérail de la tapisserie, ni même en terres creusoises - elle est vendéenne - est, elle aussi, fan de mangas. Et du maître japonais de l’animation :
Pour mes deux premiers stages, j’avais fait des petites tapisseries Miyazaki. Quand l’échantillon m’a été confié, c’était, oui, une pression pour rendre quelque chose de bien. C’est comme un concours. Mais j’ai été bien entourée par Sarah et Pauline.
Pauline, c’est la troisième de la bande. Pas la plus éloignée de ce monde, pas la moins douée non plus : « Elle est comme son grand-père, elle a de l’or dans les mains » en dit d’ailleurs Emmanuel Gérard. La petite-fille de Gilles Paris a de qui tenir. Et une petite pression supplémentaire sur ses jeunes épaules : la réputation de son grand-père.
« Je l’ai toujours vu travailler, raconte la jeune femme de 24 ans. Quand j’étais au collège et que je venais en vacances chez mes grands-parents, j’allais tisser avec lui. Mais je n’étais pas au courant, alors, qu’il y avait des formations : j’ai fait un bac général et une année de fac. Mais c’est quand on a vendu les métiers de mon grand-père que j’ai appris pour les formations et je suis revenue en Creuse. »
Elles ont décroché leur GraalSarah, Clémence et Pauline ont toutes trois décroché leur BMA à la Cité. Fait leurs armes, ici, à la manufacture Four. Ont déjà travaillé sur une Tolkien. Mais à voir leurs yeux, leur impatience de poser enfin le carton sous le métier et de s’y atteler, on voit bien que le Graal, c’est Miyazaki. Et elles l’ont décroché.
En attendant, elles ont peaufiné le carton dont le tracé a été fait par Delphine Mangeret.
Miyazaki de fil en fil à Aubusson (Creuse) : dans les coulisses de l'atelier de teinture
« Elle a fait teindre les couleurs pures chez Nadia Petkovic, raconte Sarah. À nous de faire les mélanges, les gammes puis de les placer sur le carton pour commencer le tissage. »
Sur ce métier de cinq mètres de long où pendant toute une année, elles vont mettre du cœur, du temps et de la passion à l’ouvrage : cette deuxième tapisserie de la tenture Miyazaki devrait faire huit mètres sur trois.
(*) La première tapisserie de la tenture qui a été attribuée à l’atelier Guillot.
Texte : Séverine PerrierPhotos : Bruno Barlier