"Il serait suicidaire de ne pas envisager ce scénario" : pourquoi la France se prépare à vivre avec + 4°C
« Préparer notre pays à quatre degrés, ça veut dire anticiper beaucoup de changements », a prévenu Christophe Béchu, mercredi, sur franceinfo. Pour le ministre de la Transition écologique, la France doit continuer à lutter contre le dérèglement climatique… tout en prévoyant le pire.Conséquence : les opérateurs du ministère se sont réunis, ce jeudi 23 février, pour « commencer à construire une trajectoire à 4 °C » de réchauffement climatique et « regarder les conséquences sur les investissements, sur les normes, sur les sols, sur l’eau. »
L’accord de Paris sur le climat, qui vise idéalement un réchauffement global de +1,5 °C, au pire de +2 °C d’ici à la fin du siècle, serait-il devenu un objectif inatteignable?? Si le ministre maintient cette ambition, il se veut réaliste… « Quand on voit les projections récentes du Giec (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat), quand on lit les études, on s’aperçoit qu’il existe des hypothèses où on est à +4 °C et cela nécessite que l’on modélise cette trajectoire », avouait-il, il y a trois semaines, lors d’une conférence organisée par France Stratégie.
« Sortir du déni »Sur les réseaux sociaux, la déclaration de l’ex-maire d’Angers a déclenché une salve de critiques à gauche. « 4°C ce sera invivable?! La déclaration de Béchu est flippante, car ça veut dire que ce gouvernement n’a pas l’intention d’agir sérieusement pour limiter le réchauffement à un niveau supportable », a grincé l’ancienne députée de Paris Martine Billard et coordinatrice du programme écologie de Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle. « Ces propos sont terribles. Ils actent qu’ils ne veulent pas changer de modèle, persuadés qu’on tirera profit de tout, même du pire », a renchéri Aymeric Caron, député LFI.
Les forêts face au défi du réchauffement climatique et des mégafeux
Christophe Béchu a balayé ces attaques. « Se préparer à ça, ce n’est pas le souhaiter, c’est au contraire sortir du déni et se dire qu’on fait tout pour tenir les objectifs ». Un point de vue partagé sur Twitter par François Gemenne, politologue et auteur du Giec, qui a participé à la dernière campagne présidentielle du candidat écologiste Yannick Jadot. « Personne ne souhaite cela, mais il serait aujourd’hui suicidaire de ne pas envisager ce scénario. Nous avons énormément de retard en matière d’adaptation, notamment à cause de notre aveuglement. Il faut sortir du déni : c’est une question de vérité et de responsabilité. »
— François Gemenne (@Gemenne) February 23, 2023Toutefois, selon la géographe Magali Reghezza, membre du Haut conseil pour le climat, ce chiffre de 4°C « ne signifie donc pas qu’on atteindra effectivement + 4°C en 2100. Cela ne signifie pas non plus que la France renonce à l’atténuation, c’est-à-dire la réduction de nos émissions et l’atteinte de la neutralité carbone au niveau mondial. » Reste que, pour l’experte, « chaque degré supplémentaire de réchauffement a des conséquences de plus en plus aiguës sur les écosystèmes, mais aussi sur les sociétés et les territoires (...) » Concrètement, « l’année 2022, une année record, proche de +3 °C par rapport à la moyenne 1900-1930, deviendrait une année “normale” vers 2060, dans le scénario intermédiaire d’émissions qui nous conduit à ce + 4°C français. »
L’adaptation ne vise pas 2100, mais des échéances à 10-15 ans : c’est le temps des projets de (ré)aménagement des territoires notamment. Le +4°C constitue donc un cadre de référence prospectif pour préciser les impacts sur notre territoire, en termes d’extrêmes et de tendances
« Soit on subit, soit on agit »Cette sortie du ministre intervient cinq mois après la publication d’un rapport du CNRS et de Météo France prédisant un réchauffement en France d'ici à la fin du siècle de l’ordre de 50 % plus intense que ce que l’on prévoyait, avec une température moyenne supérieure de 3,8° C à celle du début du XXe siècle. Cette augmentation moyenne sera plus marquée en été (+5,1°C) qu’en hiver (+3,2°C).
« Cette hausse de 3,8°C correspond à un scénario intermédiaire, ni le plus vertueux ni le pire en termes d’émission de gaz à effet de serre, celui qui correspond aux promesses des États dans ce domaine au cours des prochaines décennies », explique Julien Boé, chercheur au Centre Européen de Recherche et de Formation Avancée en Calcul Scientifique, qui a participé à cette étude publiée dans la revue Earth System Dynamic.
Ce scénario d’un réchauffement à 4°C peut-il encore être évité ? « Soit on subit, soit on agit, répond Magali Reghezza. Le 6e rapport du GIEC a montré, en s’appuyant sur la littérature scientifique existante, que les solutions pour limiter le réchauffement à +2°C, voire atour des 1,5°C existent, qu’elles sont efficaces, accessibles, moins coûteuses à terme que l’inaction et qu’il existe d’ores et déjà assez de capitaux au niveau mondial pour les mettre en œuvre. »
Nicolas Faucon