Loin des crispations identitaires, ces villages qui se félicitent d'accueillir des migrants
C’est bientôt le 14-Juillet. Agnès Faure, professeur de français bénévole, en profite. La fête nationale, "dans ton pays, en Albanie, c’est quel jour ?", demande-t-elle. Un homme brun en tee-shirt jaune, assis à une table face à elle, la regarde incrédule, yeux grands ouverts, sans paraître comprendre. "Et toi, au Tibet, c’est quand ?", enchaîne la bénévole en se tournant vers un autre apprenant. À l’étage, Daniel, 24 ans, peaufine en solo son français. Originaire du Kenya, le jeune garçon, arrivé depuis quelques mois à Pessat-Villeneuve, rêve de poursuivre en France ses études de médecine commencées dans son pays d’origine. "J’ai été obligé de partir, c’était terrible", évacue-t-il.
Bilan positifBienvenue au centre provisoire d’hébergement de Pessat-Villeneuve (Puy-de-Dôme). Depuis 2015, plus de 750 personnes sont passées par ce village, situé à 20 kilomètres de Clermont-Ferrand. Des réfugiés y sont logés pendant neuf mois par l’association locale CeCler et bénéficient d’un accompagnement pendant une année. Objectif ? Les aider à trouver un logement et un emploi.Huit ans après, le bilan est largement positif, estime le maire divers gauche Gérard Dubois. "Certains habitants m’avaient dit : “Monsieur le maire, je vous accuse de faire baisser le prix de ma maison. Mais non ! Le prix au m2 dans la commune est passé de 70 à 120 €/m2. Les maisons se vendent vite et bien. L’an dernier, une classe supplémentaire a ouvert. Le village a vu sa population augmenter de 10 %. Une ligne de bus régulière a été mise en place. » Gage de l’intégration des migrants : "75 contrats de travail ont été signés en 2022. Dans l’agriculture, le BTP, la restauration… On a des employeurs en demande", se félicite Élisabeth Boschert, coordinatrice pour le CeCler du Centre de Pessat.
"Monsieur le maire, ils vont violer mes enfants"
Pourtant, lorsque Gérard Dubois décide, à l’automne 2015, choqué par la photo du petit Aylan échoué sur une plage turque, de transformer le village en "terre d’accueil" pour les migrants de Calais, il se heurte aux réticences d’une partie de sa population. Insultes téléphoniques anonymes, appel à la « mise à mort » de l’élu… "Sous le pont de l’autoroute, il y avait mon nom tagué assorti d’insanités. Et puis des inscriptions : “Dehors migrants”. "C’est sous escorte policière qu’un premier bus passe les grilles de l’édifice, le 3 novembre 2015, avec, à son bord, une cinquantaine de migrants. Dix jours plus tard, la réunion publique organisée avec la population est très violente. "Une mère de famille m’a même interpellé : “Monsieur le maire, ils vont violer mes enfants”. Puis sont arrivés les attentats du Bataclan. On est passé à autre chose. On a oublié Pessat-Villeneuve."
Légion d’honneurAujourd’hui, la cohabitation entre les réfugiés et le reste de la population se passe plutôt bien. "Parfois, on me dit : “Gérard, occupe-toi du trou dans ma rue plutôt que de tes migrants”. Mais ça s’arrête là." Gérard Dubois a observé avec incompréhension les tourments du maire de Saint-Brevin. "Je ne comprends pas. L’État a toujours été là quand j’en ai eu besoin. Pas là. C’est incompréhensible. Ça va refroidir les ardeurs des maires", peste le maire récompensé pour son action par la Légion d’honneur en 2017.Pierre Brun, directeur de CeCler, constate déjà ces difficultés. "Il devient très dur d’ouvrir des centres d’accueil, car de moins en moins de maires formalisent clairement leur volonté d’en ouvrir un. Cela devient un risque politique et un risque humain. Pessat-Villeneuve fait figure d’exception. On a gagné ici un droit à l’indifférence. Les gens s’en fichent. Ce n’est plus un sujet ici… alors que ça l’est devenu sur le plan national."
Tout le monde trouve sa part d'humanité. Il y a des relations, une vie et du sens à avoir fait de ce site un CPH.
À 185 kilomètres de là, en Corrèze, le maire communiste d’Uzerche Jean-Paul Grador se félicite encore d’avoir accueilli, il y a sept ans, des migrants en provenance de Calais. "Accueillir profite à nos campagnes, clame l’élu. Le territoire en a tiré bénéfice : des logements vacants sont aujourd’hui occupés par le centre d’accueil de demandeurs d’asile (Cada). Certains se sont fixés sur la commune. Une couturière a pu être embauchée dans une usine de fabrication et de conception de canapés dès qu’elle a eu ses papiers. Un forestier a trouvé deux migrants pour renforcer ses équipes."À Uzerche, les premiers exilés sont arrivés en janvier 2016. "C’était dans un centre d’accueil d’urgence à l’époque qui a été ensuite transformé en Cada. On a 29 places. Des cours de français sont donnés chaque jour. Il y a de 3 à 10 enfants scolarisés. L’idée est bien d’intégrer ces gens à la vie quotidienne. Plus de 150 personnes sont passées par la commune en sept ans. Ils ont leur titre de séjour et sont suivis pendant un an par une association pour construire leur vie en France."
Ouverture sur le mondeIci aussi, le premier magistrat a dû, au début, faire face aux craintes de ses habitants. "À un moment, on avait ouvert un logement dans l’école et certains disaient que l’on mettait le diable dans l’école. Mais c’est resté cantonné à un couple de parents. Six mois après, le père a changé d’attitude et a voulu aider ces personnes. Pour moi, c’était une victoire." Jean-Paul Grador voit dans l’accueil des étrangers dans les campagnes "une ouverture sur le monde : les enfants jouent ensemble dans la cour ; c’est important que les petits d’ici puissent avoir une autre vision de ce qu’est le monde".
Les tensions sont orchestrées par des politiques, des gens de l'extérieur, il y a eu des démarchages porte-à-porte, pour montrer du doigt ces gens, en les désignant comme des dangers
Gagnant-gagnantComme les maires de Pesssat-Villeneuve et d’Uzerche, Jocelyne Guérin, la maire de Luzy (Nièvre), village du Morvan qui accueille des demandeurs d’asile depuis 2018, témoigne, elle aussi, d’une forme de gagnant-gagnant. "Depuis sept ou huit ans, on gagne des effectifs au niveau de l’école ; on va ouvrir une nouvelle classe à la rentrée, car on a 20 élèves supplémentaires, dont 7 ou 8 petits demandeurs d’asile à la maternelle."Surtout, la maire voit dans ces arrivées un moyen de répondre à la demande de certaines entreprises locales confrontées à une pénurie de main-d’œuvre. "Cela répond aux besoins de recrutement d’employeurs qui ne trouvaient pas, notamment dans le secteur du bâtiment. Ce sont les demandeurs d’asile qui ont pris les places : maçon, couvreurs, plâtriers. Il y en a 7 ou 8 qui ont été embauchés dans les métiers du bâtiment. Ce sont des gens qui en veulent et ne comptent pas leurs heures."
"Une sacrée belle victoire"Ici aussi, rien ne fut facile. Quand, en 2018, en pleine crise migratoire, le village du Morvan, qui compte moins de 1.900 habitants, décide d’accueillir 45 demandeurs d’asile, comme ailleurs, une partie de la population est vent debout tandis que d’autres s’inquiètent en silence. Comme à Saint-Brevin-les-Pins, des opposants d’extrême droite n’hésitent pas à multiplier les actes d’intimidation. "Lors de la deuxième réunion publique organisée, l’extrême droite a tenté de prendre le dessus avec un discours haineux, raconte Jocelyne Guérin. Mais ça ne collait pas avec les gens de la salle qui ont sifflé ces gens et les ont fait sortir. Les habitants avaient un peu peur pour moi. Mais on était calme, constructifs, on était là si les gens avaient besoin d’en parler."
Les habitants de Luzy ont compris. Même si certains étaient contre l’arrivée des demandeurs d’asile, ils n’étaient pas dans cette violence-là. Ça a été une sacrée belle victoire.
Pressions sur les mairesHassan Hussein Omar, jeune Somalien de 32 ans, a choisi de rester dans le village une fois son statut de réfugié obtenu. Un modèle d’intégration, dixit la maire. "Il travaille dans le bar-resto : il est en cuisine. S’il y a un concert, il rejoint le concert. Ou parfois va en terrasse pour discuter. Il joue dans le club de foot, va à l’entraînement, participe aux matchs. Bref, tout le monde le connaît. On a l’impression qu’il est heureux et qu’il veut partager ce bonheur avec nous."Ces réussites tranchent avec l’ambiance du moment. De Saint-Brevin à Bélâbre, dans l’Indre – un autre point chaud où un maire fut pris en grippe – les collectifs anti-demandeurs d’asile font pression sur les maires pour qu’ils renoncent à leur projet d’accueil. À Callac, dans le Finistère, les manifestations, menaces de morts et intimidations diverses subies par la municipalité ont même eu raison du projet Horizon, qui prévoyait l’installation de réfugiés dans ce petit village. "Personnellement, j’étais pour le projet, mais ce n’était plus tenable, déclara, en janvier dernier, son maire Jean-Yves Rolland. J’assume la décision d’arrêter […] À un moment, il faut trancher."
Pas faisable partoutJocelyne Guérin dit comprendre ces renoncements. "Je comprends que certains, quand ils sont attaqués violemment, puissent démissionner, comme à Saint-Brevin. Le maire reprochait à l’État de ne pas avoir assez aidé et c’est vrai que l’État, dans de telles situations, n’est pas présent. » Si l’alchimie a fonctionné sur son territoire, dit-elle, "c’est parce que nous avons la bonne taille, on n’a pas d’extrême droite impliquée localement. Et je connais tout le monde, j’appelle les gens quand j’apprends quelque chose… On peut intervenir vite".Il y a presque un an, Emmanuel Macron plaidait pour une meilleure répartition des étrangers accueillis sur le territoire, notamment dans les « espaces ruraux qui, eux, sont en train de perdre de la population » (lire ci-dessous). Pour Pierre Brun, le directeur de CeCler, l’accueil des étrangers dans les villages "est une bonne idée pour redynamiser et revitaliser un territoire. Mais est-ce que c’est possible partout et n’importe comment ? Non. Il faut s’appuyer sur les besoins des entreprises au niveau local. Ça ne peut pas descendre de Paris ni être le fait de gros opérateurs qui imposent leur process. Il faut de l’accompagnement local".
Nicolas Faucon