L'exposition à voir : Berlinde De Bruyckere et Nedko Solakov à la Commanderie de Peyrassol
Dans les vignes de la Commanderie de Peyrassol, les drapeaux colorés de Daniel Buren flottent au gré du vent. On les aperçoit de loin, comme posés en vigies de ce domaine viticole de Flassans-sur-Issole (Var), voué autant à Bacchus qu’à l’art contemporain. Ici, les œuvres pérennes, en intérieur ou déployées à ciel ouvert, côtoient les nouvelles arrivées, au fil d’expositions temporaires et de fraîches acquisitions. Parmi ces dernières, se découvre une nature morte de la plasticienne brésilienne Luzia Simons, issue de sa série Stockage, qui voit une réunion de fleurs coupées renvoyant aux peintures des vanités du XIXe siècle. Le rendu réaliste de la composition, dû au procédé du scannogramme, saisit le regard par sa définition hors pair et ses teintes délicatement fanées.
A quelques pas de là, la Dynamobile du chantre de la figuration narrative Jacques Monory, datée de 1986, aimante elle aussi l’œil par sa trichromie pétante de bleu, jaune et rose au service d’une fiction policière en trois volets, qui convoque le cinéma, la publicité et l’actualité. Sous le triptyque, deux petits personnages, à peine perceptibles, semblent s’activer de part et d’autre d’une ligne blanche. Ils ne doivent rien à Jacques Monory, mais tout à Nedko Solakov. Ce Bulgare, qui vit et travaille à Sofia, a reçu une carte blanche de Peyrassol pour s’immerger à sa façon, ludique ou introspective, autour des pièces de la collection du patron de la Commanderie Philippe Austruy, laquelle, outre Monory, recèle des œuvres d’Etel Adnan, Anish Kapoor, Jean-Pierre Raynaud, Niki de Saint Phalle ou Takis.
"Des histoires racontées sur le vif"
Solakov investit l’espace avec ses doodles (griffonnages), des récits courts, aphorismes, jeux de mots ou dessins qu’il introduit à la lisière d’un tableau, dans les interstices d’une fissure, sur les contours d’une prise d’électricité… "Ce sont des interventions spontanées, des histoires racontées sur le vif ; il ne prémédite pas ce qu’il va griffonner ici ou là car il est essentiel pour lui d’être surpris par la découverte des lieux", souligne Mathilde Marchand, responsable de la collection. C’est presque un jeu de piste de traquer les écrits et les bonshommes miniatures immiscés dans les endroits les plus improbables du parcours, qui ouvrent l’imaginaire sans jamais être envahissants : "Je joue avec l’espace et me joue de lui, mais je reste respectueux des œuvres exposées, ce sont elles qui priment", assure l’artiste.
Tonalité bien différente chez la Belge Berlinde De Bruyckere qui expose ses sculptures crues réalisées à partir de morceaux de cire, parfois agrémentés de couvertures en lambeaux. Troncs d’arbres veinés de rouge sang, corps inanimés ou fragmentés… De cet univers à première vue mortifère et viandard (on rappelle souvent que le père de l’artiste était boucher), la plasticienne introduit des vertus protectrices. Réalisée au cours des confinements, sa série d’archanges, hérités de la statuaire classique, associe souffrance et espérance, à l’instar de son Arcangelo glass dome aux jambes coupées et protégées par une coque en peau de bête.
"Berlinde De Bruyckere a grandi dans un univers catholique, est familière des vierges sous des dômes de verre qu’elle collectionne depuis toujours. Son travail hybride interroge les limites du corps, on ne sait pas quel genre d’objet on a face à nous. Elle favorise une lecture de l’œuvre très ouverte", commente Mathilde Marchand. La Commanderie, où planent l’ombre des templiers au XIIIe siècle et la protection des pèlerins lors de leur périple vers la Palestine, a d’ailleurs inspiré à la plasticienne une nouvelle pièce archangélique, monumentale, qu’elle vient d’installer dans le parc au milieu des vignes.