Sénégal : le bras de fer entre l’avocat Juan Branco, la France et Dakar s’intensifie
Lorsqu’il s’engage dans une affaire, Juan Branco ne le fait rarement qu’à moitié. Il y a quelques années, le jeune avocat parisien s’était fait connaître du grand public pour ses liens avec le mouvement des gilets jaunes, dont il a été l’avocat de certaines figures, tels Maxime Nicolle et Christophe Dettinger. Son nom avait par la suite ressurgi dans l’affaire des sextapes de l’ex-secrétaire d’Etat Benjamin Griveaux, forcé de retirer sa candidature à la mairie de Paris. Juan Branco avait alors été identifié comme un conseil du révélateur de ces vidéos Piotr Pavlenski. L’avocat parisien, qui a pris la défense de l’opposant politique sénégalais Ousmane Sonko depuis plusieurs mois, est aujourd’hui visé par une plainte du Quai d’Orsay, ainsi qu’un mandat d’arrêt international émis par le Sénégal. L’Express fait le point.
L’avocat accuse le Sénégal et des fonctionnaires français
Depuis le printemps, l’avocat parisien s’est pris d’un vif intérêt pour la défense du principal opposant politique sénégalais Ousamane Sonko, engagé dans plusieurs affaires judiciaires, alors que l’élection présidentielle approche au pays de la Teranga (février 2024). Juan Branco se présente également comme avocat de nombreuses parties civiles sénégalaises et franco sénégalaises, après que des heurts ont fait en juin au moins 16 morts selon les autorités, 23 selon l’ONG Amnesty International. Début juin, Ousmane Sonko, a été jugé coupable de "corruption de la jeunesse" et condamné à deux ans de prison ferme. De violentes manifestations avaient éclaté dans tout le pays, pour contester son incarcération. C’est à la suite de la violente répression policière de ces manifestations, que Juan Branco avait annoncé le 22 juin avoir déposé une plainte en France et une demande d’enquête à la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye contre le président sénégalais Macky Sall pour "crimes contre l’humanité", après les pires troubles qu’ait connu début juin le Sénégal depuis des années.
Ces procédures pour "crimes contre l’humanité" visent également le ministre de l’Intérieur sénégalais Antoine Felix Abdoulaye Diome, le général Moussa Fall, commandant de la gendarmerie sénégalaise, ainsi qu’une centaine "d’autres individus", et concernent la période allant "de mars 2021 à juin 2023". A l’époque, de premières manifestations, déjà violemment réprimées, avaient eu lieu après l’annonce de la première plainte déposée contre Ousmane Sonko. Lors d’une conférence de presse le 22 juin dernier, le pamphlétaire français, interdit de territoire sénégalais depuis plusieurs semaines, a également pointé du doigt deux coopérants de l’Ambassade de France au Sénégal d’avoir contribué aux violences policières lors de ces manifestations, qu’il qualifie de "crime contre l’humanité".
Signalé par le Quai d’Orsay
Pour ces dernières accusations visant des fonctionnaires français de l’Ambassade basée à Dakar, le Quai d’Orsay a effectué un signalement aux autorités judiciaires, a indiqué jeudi 13 juillet l’Agence France Presse (AFP). Le Quai d’Orsay "a pris connaissance des accusations graves et infondées portées par Juan Branco, et de ses récentes publications divulguant des informations de nature professionnelle visant des agents français en poste au Sénégal", a précisé la même source, confirmant une information de la radio privée Europe 1 mercredi. Plus précisément, l’avocat parisien aurait révélé, dans de "récentes publications", l’identité de fonctionnaires de l’ambassade de France au Sénégal, en lien avec les troubles survenus au Sénégal.
"Au regard des agissements de M. Branco, le ministère des Affaires étrangères a […] procédé aux signalements qui s’imposaient auprès des autorités compétentes. Il appartient à ces autorités d’en apprécier la suite à donner". Le parquet de Paris a confirmé jeudi avoir reçu ce signalement, qui est en cours d’examen. "Partout où l’intégrité des agents est menacée ou attaquée à l’occasion ou en raison de leur fonction, le ministère des Affaires étrangères leur accorde la protection fonctionnelle", a expliqué le Quai d’Orsay, rappelant qu’il était tenu à une obligation de protection de ses agents. L’avocat s’est pour sa part indigné de la procédure, estimant que "la France ferait mieux de dénoncer les crimes commis par le régime de Macky Sall plutôt que d’essayer de couvrir son implication". Il est "scandaleux qu’un conseiller technique français soit resté auprès du ministre sénégalais de l’Intérieur pendant toute cette période et ait participé à l’organisation de la répression" au Sénégal, a-t-il ajouté à l’AFP. Ce signalement "confirme que les informations que l’on a révélées sont vraies", a-t-il estimé.
Les masques tombent.
— Juan Branco ✊ (@anatolium) July 12, 2023
La France porte plainte contre moi.
Mon pays. Mon peuple. Ma patrie.
Pourquoi ? Pour avoir révélé la commission de crimes contre l'humanité.
Tandis que ceux-ci sont commis sans jamais être dénoncés, ceux qui les exposent sont harcelés et persécutés.
Les… pic.twitter.com/sLKTYKQbtE
Accusé de "crimes et délits" par l’Etat sénégalais
24 heures plus tard, la justice sénégalaise s’attaque à son tour à l’avocat français. Ce vendredi 14 juillet en fin de journée, elle a annoncé le lancement d’un mandat d’arrêt international contre lui, pour des "crimes et délits" en lien avec les troubles survenus début juin au Sénégal. "Après avoir reçu la compilation des déclarations, écrits et posts" de l’avocat, "il a été relevé des éléments qui, manifestement, sont de nature à engager sa responsabilité pénale", affirme un communiqué du parquet de Dakar annonçant "l’ouverture d’une information judiciaire". En outre, "un mandat d’arrêt a été requis à son encontre", ajoute le texte.
Juan Branco avait annoncé le 22 juin avoir déposé une plainte en France et une demande d’enquête à la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye contre le président sénégalais Macky Sall pour "crimes contre l’humanité", après les pires troubles qu’ait connu début juin le Sénégal depuis des années. Le collectif des avocats d’Ousmane Sonko a "exprimé avec fermeté (sa) vive indignation à l’égard d’une dérive de cette nature à l’encontre de notre confrère Juan Branco", dans un communiqué publié vendredi soir à Dakar, en réaction à l’annonce de la justice sénégalaise contre leur confrère. Pour le collectif, le "seul tort" de Juan Branco est "d’avoir dénoncé, à la demande de proches de victimes, des crimes graves supposés commis au Sénégal, d’avoir saisi les juridictions compétentes pour juger et condamner toutes les personnes" sur lesquelles "pèsent des présomptions". L’action de Juan Branco auprès des justices internationale et française avait été qualifiée de "puérile et ridicule" par la ministre sénégalaise des Affaires étrangères sénégalaise Aïssata Tall Sall.