"J'écrirai encore des chansons quand on me mettra dans mon cercueil !" : entretien avec Graham Nash, le dernier hippie
Il y a des moments où le masque tombe. En pleine promotion de son septième album solo, Now, Graham Nash perd, l’espace d’un instant, son lumineux sourire, au moment d’évoquer son ami disparu, David Crosby. Ensemble, ils ont écrit quelques-unes des plus belles pages des années 60 et restent associés pour l’éternité à cette période où tout semblait possible. Émouvante interview d’une des dernières légendes de sa génération.
Le 19 janvier dernier, votre ami depuis plus de cinquante ans, David Crosby, est mort subitement. Avez-vous surmonté sa disparition ?
C’était incroyablement triste. À la fin de sa vie, après une période de brouille, nous étions à nouveau en contact par e-mail. Nous avions convenu d’un rendez-vous pour nous appeler, mais le téléphone n’a jamais sonné. Deux jours plus tard, j’ai appris sa mort. Il va me manquer jusqu’à la fin de mes jours. Nous avons créé de la musique magnifique ensemble. Je ne veux me rappeler que des bons souvenirs et ne plus penser à ses mauvais côtés.
Votre nouvel album s’appelle Now (Ndlr : maintenant). C’est une déclaration d’intention. Seul le présent semble vous intéresser. Je ne peux plus rien faire à propos du passé. Je suis concentré sur mes nouvelles chansons et les concerts que je vais donner. J’attends le futur avec impatience.
Vos paroles sont plutôt optimistes. Vous allez à contrepied de cette époque sombre… Il faut garder espoir. Quand je suis né, en 1942, la Seconde Guerre mondiale faisait rage. Nous avons traversé cette période, et je pense que demain sera meilleur qu’aujourd’hui.
C’est l’éternel hippie qui parle… Oui, c’est vrai, je conserve les mêmes idéaux. Je n’aimais pas Richard Nixon, mais Donald Trump est bien pire?!
Les années 60 n’étaient pas toujours roses. Il y a eu les assassinats de Kennedy, de Martin Luther King... La différence, aujourd’hui, ce sont les réseaux sociaux. Maintenant, tout le monde a une voix, et il y a des gens complètement fous en liberté. Cela rend la situation bien pire que dans les années 60. Les gens sont tellement fascinés par ces petits écrans. C’est une manière de les détourner de ce qu’il se passe vraiment. La démocratie est en danger dans le monde entier.
Cet album semble marquer une renaissance créative et personnelle. C’est tout à fait ça. Il y a une dizaine d’années, je pensais que j’en avais fini avec l’amour. Mais non?! Même à 80 ans passés, on peut encore aimer. Contrairement à mon ami Neil Young qui disait : « Il vaut mieux exploser que s’éteindre petit à petit », je pense qu’il faut continuer à vivre et à créer le plus longtemps possible. J’écrirai encore des chansons quand on me mettra dans mon cercueil?!
Creedence Clearwater Revival : « Comme un voyage sur une fusée »
Vous affirmez ne pas vivre dans le passé, mais vous consacrez une chanson au rockeur Buddy Holly, mort en 1959 ! Vous dites : « Buddy’s back ! ». Il est vraiment de retour ? Buddy Holly était un artiste fondamental. C’était l’un des nôtres. Il n’était pas comme Elvis, il avait l’air normal, avec son costume et ses grosses lunettes. Sa musique était très simple, il suffisait de trois ou quatre accords pour la jouer. Mais, elle allait droit au cœur. C’est encore ce que je recherche. Je suis très heureux d’être un musicien. Pourquoi moi et pas un autre?? Parce que tout vient du cœur. Nous sommes tous les maillons d’une grande chaîne. Ça a commencé il y a un million d’années par un homme préhistorique qui a fait du bruit dans une caverne. Et, ça se poursuit aujourd’hui avec Lady Gaga ou Beyoncé. C’est une aventure incroyable.
Lorsque vous avez formé Crosby, Still & Nash en 1969, saviez-vous que vous aviez quelque chose de spécial ? Oui, nous avions un son très particulier, et de belles chansons. Et, puis Neil Young est arrivé, et c’est devenu Crosby, Stills, Nash & Young. Nous avons tenté de rester un groupe, mais nous avons vite réalisé que Neil nous a rejoints pour la musique, certes, mais aussi pour mettre son nom au premier plan. Il reste quelques grands moments. Notre album Deja Vu vient d’être versé aux Archives nationales aux États-Unis, ce qui est un grand honneur.
Rémi Bonnet