Accord migratoire UE-Tunisie : "Meloni et Saied partagent la même vision du monde"
Bruxelles frappe une nouvelle fois à la porte de Tunis. La présidente de la Commission européenne, la cheffe du gouvernement italien, Georgia Meloni et le Premier ministre néerlandais, Mark Rutte, vont rencontrer, dimanche 16 juillet, à Tunis le chef de l’Etat Kais Saied. À l’agenda : finaliser un accord prévoyant des aides au pays pour lutter contre l’immigration clandestine. Annoncé le 11 juin, le partenariat européen, qui comporte aussi un renforcement des liens économiques et commerciaux et une coopération en matière d’énergie verte, est assorti d’un soutien financier s’élevant à plus d’un milliard d’euros - dont 900 millions de prêts.
Au bord de l’effondrement sur le plan économique, la Tunisie fait partie des principaux lieux de départs pour les personnes qui essaient de rejoindre le continent européen. Parmi eux, des Tunisiens qui espèrent échapper aux difficultés économiques du pays et des migrants d’Afrique subsaharienne qui fuient une politique xénophobe de plus en plus intenable pour eux. À la suite d’affrontements ayant coûté la vie à un Tunisien le 3 juillet, des centaines de migrants africains ont été chassés de Sfax, deuxième ville du pays. Ils ont été alors conduits par les autorités, d’après des ONG, vers des zones inhospitalières près de la Libye à l’est, et l’Algérie à l’ouest.
Vendredi 14 juillet, des ONG tunisiennes ont lancé un cri d’alarme sur la situation "catastrophique" des migrants d’Afrique subsaharienne, appelant à les "héberger d’urgence" dans des centres d’accueil. Elles dénoncent la brutalité des autorités, dans ce qui s’apparente à une "déportation", sans aucune distinction. Sans eau, ni nourriture, ni abris par des températures dépassant les 40 degrés, plusieurs sont morts, selon Human Rights Watch. Entre 100 et 150 migrants, dont des femmes et des enfants, se trouvent encore dans une zone militarisée à la frontière libyenne, sans aucune aide, a indiqué vendredi à la presse Romdane Ben Amor, porte-parole du FTDES, une ONG tunisienne spécialisée dans les migrations.
"Toutes les ONG, estiment qu’on a en Tunisie, une gestion des migrants qui ressemblent de plus en plus à celle de Khadafi (ex-dictateur libyen)", estime auprès de L’Express Vincent Geissier, chercheur au CNRS et à l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans (IREMAM). En témoignent les propos tenus par le chef d’Etat tunisien, en février dernier, où il prônait des "mesures urgentes" contre l’immigration clandestine d’Africains subsahariens dans son pays, affirmant que leur présence était source de "violence et de crimes". Une façon aussi pour le chef de l’Etat de se déresponsabiliser de la crise sociale et politique qui gangrène le pays, en pointant du doigt les personnes migrantes. "La Tunisie s’engage dans un tournant sécuritaire et identitaire qui concerne aussi bien les citoyens tunisiens, que les personnes migrantes", reprend Vincent Geisser.
105 millions d’euros dès cette année
Alors que le régime tunisien sort des clous du droit international, l’Union européenne choisit ce moment pour lui signer un chèque en blanc. "Officiellement, l’UE souhaite rationaliser le contrôle des flux migratoires, mais cela se déroule dans un contexte hyper sécuritaire et policier", souligne Vincent Geisser. Dans son accord, Bruxelles prévoit de livrer d’ici à l’été des bateaux, radars mobiles, caméras et véhicules à la Tunisie pour l’aider à renforcer le contrôle de ses frontières maritimes et terrestres. Pour ces missions, le Vieux continent promet d’octroyer, dès cette année, une enveloppe de 105 millions d’euros. En échange, l’Europe souhaite que la Tunisie récupère les migrants renvoyés vers ses côtes, même s’ils ne sont pas Tunisiens.
Sans surprise, ce pacte migratoire est largement porté par Rome. "Il y a un partage de la vision du monde entre Georgia Meloni et Kais Saied qui sont tous deux des nationalistes radicaux", indique Vincent Geisser. D’ailleurs, le ministre italien des Affaires étrangères, Antonio Tajani, a souligné que "l’Italie a travaillé dur pour parvenir à l’accord, qui représente un engagement financier utile à la Tunisie pour faire face avec sérénité aux réformes nécessaires et être un protagoniste dans la lutte contre les trafiquants d’êtres humains". En Tunisie, les ONG dénoncent "les pressions exercées par l’UE sur la Tunisie dans le cadre d’une coopération inégale et marchandée en vue d’imposer à ce pays sa politique ultra-sécuritaire en matière d’immigration".
De son côté, le président Saied entretient son image d’homme fort. Il répète que la Tunisie ne jouera pas "le garde-frontière" de l’Europe et ne se pliera pas à ce qu’il qualifie de "diktats" du FMI (le Fonds monétaire international). Néanmoins, le point de vue du président tunisien reste partagé, car la dette publique de son pays se creuse d’année en année pour atteindre 90 % du PIB en 2023. Conséquence : le pays ne peut plus emprunter à l’étranger. Or, le prêt de l’Union européenne serait adossé à un plan d’aide du FMI, plan sur lequel Tunis est en négociation depuis des mois. En échange d’une tranche d’aide de deux milliards d’euros, le FMI réclame des réformes auxquelles Kaïs Saïed rechigne à se soumettre.
Des effets pervers
Sur le court terme, l’Union européenne souhaite pouvoir répliquer cet accord avec d’autres pays comme le Maroc ou l’Egypte. Mais, établir un partenariat avec un régime autoritaire comme la Tunisie pourrait avoir des conséquences néfastes sur le long terme. Le risque ne serait-il pas de pousser davantage de personnes à quitter le pays ? "D’un point de vue sécuritaire, donner trop de confiance à un régime qui utilise des méthodes extralégales pourrait provoquer des effets pervers, comme d’encourager les migrants à embarquer vers l’Europe dans n’importe quelle condition en utilisant des moyens illégaux. La stratégie du 'trop sécuritaire' n’est pas viable, car elle ne tarit pas le flux migratoire, au contraire, elle le favorise", répond Vincent Geissier.
En attendant, l’Europe préfère ménager son voisin tunisien et semble fermer les yeux sur la dérive autoritaire xénophobe en cours. Le chroniqueur britannique James Snell, dans The Spectator, expliquait cette bienveillance européenne avec ces mots : "Les dictateurs du sud de la Méditerranée sont en quelque sorte nécessaires aux desseins européens", afin de limiter "la migration en provenance d’Afrique et des pays arabes". Une valse diplomatique jouée dans les deux sens. Lors de la première visite surprise, le 11 juin, du trio Von Der Leyen-Meloni-Rutt, le chef de l’Etat tunisien a tenu à soigner sa communication, s’affichant avec le bébé d’un couple de migrants dans un marché. Une belle image d’ouverture qui contraste avec la réalité sur le terrain.