"Quelque chose a été cassé" : entre la France et le Maroc, dix ans de brouilles diplomatiques
Une conversation durant l’été : voici le dernier échange avéré entre le président français Emmanuel Macron et le roi du Maroc Mohammed VI. Ce moment aura-t-il été l’occasion d’une invitation au royaume, comme l’évoquait ce week-end la ministre des Affaires Etrangères Catherine Colonna ? Rien n’est moins sûr, tant le royaume chérifien s’est empressé de démentir toute visite inscrite à l’agenda officiel.
Pourtant, tout avait bien commencé entre les deux hommes. Un mois à peine après son investiture en 2017, le tout nouveau président français s’envolait pour Rabat. Il avait alors pour délicate mission de restaurer des relations qui s’étaient envenimées durant le quinquennat Hollande. En février 2014, l’inculpation pour faits de torture d’Abdellatif Hammouchi, le patron des renseignements marocain, proche du roi, avait jeté un froid glacial sur les relations entre les deux pays. L’incident était devenu "une véritable affaire d’Etat", rappelle l’historien Pierre Vermeren, auteur du Maroc en 100 questions (Editions Tallandier). La brouille durera presque deux ans, avec des conséquences graves : celles de priver le renseignement français des informations de la sûreté marocaine. Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, n’avait alors pas hésité à faire le déplacement à Rabat et à décorer ce même Hammouchi… de la Légion d’Honneur. Mais cela n’a pas suffi, comme le note Pierre Vermeren, "quelque chose a été cassé jusqu’à la fin du mandat de François Hollande".
L’affaire Pégasus n’est pas passée
Tout reste encore à réparer, comme l’ont montré les événements des derniers jours : Rabat n’a pas accepté l’aide humanitaire proposée par Paris après le séisme et n’a offert aucun signe de dégel. "Ce qui se passe aujourd’hui, ce n’est pas un orage dans un ciel serein. Les coups de semonce ont été nombreux", évoque Kader Abderrahim, maître de conférences à Sciences Po et auteur de Géopolitique du Maroc (Ed. Bibliomondes). Entre autres, le scandale Pegasus qui, en 2019, voit revenir sur le devant de la scène ce même Hammouchi : le chef de la sûreté marocaine a usé de ce logiciel espion israélien pour écouter opposants et ennemis en France, mais aussi… Emmanuel Macron. A Paris, la pilule n’est toujours pas passée.
Rabat a ses propres griefs. Récemment, fin 2022, le royaume n’a pas supporté d’être épinglé par Bruxelles pour corruption et soupçons d’ingérence au même titre que le Qatar. Et, pire encore, d’être visé en janvier par des eurodéputés sur la question de la liberté de la presse, lors d’un vote dont Stéphane Séjourné, chef du groupe centriste Renaissance et proche d’Emmanuel Macron, a été l’un des principaux architectes. Au lieu de défendre le Maroc auprès de ses alliés de l’Union européenne, Paris use de son influence à Bruxelles pour se venger de Pegasus. C’est du moins la perception qu’en a Rabat qui, pour sa part, n’a toujours pas digéré l’affaire des visas. A l’automne 2021, en représailles à un manque de coopération sur les immigrés refoulés par l’Hexagone, les Français décident de diviser par deux le nombre de visas accordés aux ressortissants marocains et algériens, et de 30 % ceux délivrés aux Tunisiens. Outrés par cette mesure qui affecte surtout l’élite du pays, les Marocains ne supportent surtout pas d’être mis le même panier que les frères ennemis algériens.
Au Maghreb, le "en même temps" ne marche pas
D’autant que ces derniers ont désormais les faveurs de Paris, disent les Marocains. Emmanuel Macron semble prêt à tout pour réparer la relation avec Alger. Comme François Hollande avant lui, il a déposé une gerbe sur le pont de Bezons, où une centaine d’Algériens avaient été tués le 17 octobre 1961. Dans son discours à Alger, alors simple candidat, il avait affirmé que "la colonisation [était] un crime contre l’humanité". Pour Rabat, Macron se soumet à Alger. Vue du Maroc, l’omniprésence de l’influent historien Benjamin Stora dans l’entourage du président incarne cette préférence algérienne. Impossible donc pour l’exécutif français, d’appliquer au Maghreb la politique du "en même temps" chère au président français. Un sujet brûlant l’illustre bien : le Sahara occidental.
Ancienne colonie espagnole, cette étendue désertique, située dans le sud du Maroc, est revendiquée à la fois par Rabat et par le Front Polisario, soutenu par l’Algérie, qui en contrôle 20 %. "Pour tout Marocain, la question de l’appartenance du Sahara occidental au royaume chérifien est un enjeu existentiel", rappelle Kader Abderrahim.
Historiquement, la France n’a jamais montré d’hostilité aux revendications de Rabat. En 2001, Jacques Chirac avait même appelé cette zone les "provinces du sud" – la terminologie marocaine. Mais depuis, rien n’a bougé. Paris est resté calé sur la position des Nations Unies : l’organisation d’un référendum.
Sur le Sahara occidental, la France à la traîne
Sauf que cette position a été malmenée par un certain Donald Trump. Le 10 décembre 2020, coup de théâtre : le président américain annonce que les Etats-Unis reconnaissent la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental. En échange, Rabat s’engage à normaliser ses relations avec Israël. En mars 2022, le président espagnol Pedro Sanchez annonce à son tour que le plan marocain "d’autonomie" pour le territoire du Sahara occidental est "la base la plus sérieuse, réaliste et crédible pour la résolution du différend". Conséquence, "la France, pourtant considérée comme un soutien dans ce dossier, se retrouve à la traîne, résume Frédéric Encel, géopolitologue et chroniqueur à L’Express. Pis, l’appétit venant en mangeant, les Marocains pressent Paris de s’aligner sur les positions de leurs alliés !" A noter, cependant, que Washington s’est jusqu’à présent contenté d’une reconnaissance verbale. Ni Trump ni l’administration Biden n’ont traduit cette "marocanité" du Sahara occidental dans le droit international.
Pour la France, l’équation est complexe. S’aligner sur Madrid, même par une déclaration symbolique, signifierait prendre parti pour Rabat, ce qui entraînerait inévitablement une dégradation des relations entre Paris et Alger, qui n’en ont pas vraiment besoin…
Alors, que faire ? La question se pose avec d’autant plus d’acuité que le Maroc, enhardi par ces succès diplomatiques, prend de plus en plus conscience de son attrait. Et il le fait savoir à son "ami français". "Bien sûr, Rabat n’a pas les moyens de se couper de la France et de l’Europe, mais il montre désormais une certaine arrogance vis-à-vis de Paris, remarque Pierre Vermeren. Leur message est clair : "Nous n’avons plus besoin de vous", ce qui les conduit à dialoguer avec les Américains, les Israéliens, les Russes, les puissances du Golfe et les Africains."
Une Conférence sur le Maghreb
Pour cet historien, un moyen de sortir de cette crise par le haut pourrait être d’organiser une grande conférence du Maghreb : "Fondée sur un plan d’investissement massif dans les trois pays, elle pourrait séduire un pouvoir algérien confronté à une carence industrielle forte et à la diminution inexorable de ses ressources pétrolières." De toute façon, poursuit-il, "il sera très difficile de revenir en arrière sur la question du Sahara occidental depuis l’engagement des Américains et des Espagnols…"
Une chose est sûre, les Français sont convaincus que les relations franco-marocaines doivent entrer dans une nouvelle ère. D’où la réflexion actuelle, à Paris, sur la création d’un nouveau partenariat, fondé notamment sur des enjeux de sécurité au Sahel, les deux pays ayant intérêt à travailler ensemble sur ce sujet. Un moyen de remettre une relation abîmée en mouvement, mais de façon plus symétrique. Reste, aussi, à trouver le bon moment. Pour l’ancien ambassadeur américain Gordon Gray, qui a longtemps roulé sa bosse au Maghreb, "il faut être patient. Attendre de voir comment les choses vont évoluer après ce drame". Et rappeler aussi, comme Kader Abderrahim, qu’une "rupture entre Rabat et Paris n’a rien d’évident, tant les chiffres disent le contraire : "Près d’1,5 million de Franco-Marocains dans l’Hexagone et plus de 50 000 Français au Maroc, où l’on trouve 6 consulats, 45 écoles françaises et 38 entreprises du CAC 40". Qui, a priori, ne devraient pas partir demain…