La France, avide de redistribution ? Quand l’Insee coupe court au récit de Thomas Piketty
Dans une longue interview à L’Obs accompagnant la sortie de son dernier opus, Une histoire du conflit politique (Seuil) coécrit avec sa consœur Julia Cagé, l’économiste Thomas Piketty dressait récemment ce constat péremptoire : "La France n’est pas de droite, elle est plutôt en quête de justice économique et sociale […] Il y a en France une demande de social, de redistribution. Pour nous, il faut donc que cet enjeu, dans le débat, redevienne clivant." Et Julia Cagé d’enfoncer le clou : "Il faut bâtir un programme de réinvestissement dans les services publics beaucoup plus ambitieux que ce qui a été proposé jusqu’ici, en particulier en direction des territoires défavorisés, qu’ils soient urbains ou ruraux : maternités, médecins, places en IUT et BTS, etc. Cette ambition nouvelle s’appuierait sur une mise à contribution des plus fortunés."
L’austère et technique analyse publiée le 19 septembre par l’Insee aura sans doute moins d’écho que ce "livre qui relance la gauche", comme le titrait avec passion l’hebdomadaire. Elle n’en constitue pas moins un précieux contrepoint.
Au cœur de cette note, Mathias André, Jean-Marc Germain et Michaël Sicsic s’intéressent à la notion de "redistribution élargie", dans le droit fil des travaux, en 2018, d’un certain… Thomas Piketty cité dès le propos introductif. De quoi s’agit-il ? Ainsi que l’expliquent les experts de l’Insee, "les impôts, taxes et cotisations sociales financent les retraites, les prestations sociales et les services publics, individualisables - comme l’éducation et la santé - ou collectifs, comme la défense ou la recherche. L’ensemble de ces transferts publics, prélevés sur ou perçus par les ménages, organisent une redistribution dite élargie." En somme, la bonne approche pour apprécier l’efficacité du système redistributif français passe par la valorisation monétaire des services publics dont tous les ménages, quel que soit leur niveau de revenus, profitent.
Les conclusions de l’Insee, loin de l’enfer inégalitaire de Piketty
Les conclusions auxquelles aboutit l’Insee dans son examen des comptes nationaux en 2019 sont limpides, et bien différentes de l’enfer inégalitaire pointé depuis des années par Thomas Piketty. Avant transferts, les ménages aisés, qui représentent 10 % de la population, disposent en moyenne d’un revenu 18 fois plus élevé que les 13 % des ménages les plus pauvres. Sauf qu’après transferts - ou "redistribution élargie" -, ce ratio n’est plus que de 1 à 3. Dans ce jeu à somme nulle - 500 milliards d’euros transitent entre les uns et les autres -, certains ménages sont contributeurs nets : ils mettent plus au pot commun qu’ils ne touchent. D’autres, logiquement, sont bénéficiaires nets. En 2019, au global, 57 % des personnes ont reçu plus qu’elles n’ont versé. Ce taux de bénéficiaires nets monte à plus de 95 % parmi les 15 % les plus modestes, contre 13 % seulement parmi les 5 % les plus aisés.
Dans le détail, la cartographie dressée par l’Insee des gagnants et des perdants est tout aussi instructive. Les plus de 65 ans sont bénéficiaires nets à plus de 90 %, grâce au régime de retraite par répartition. Le revenu avant transferts des plus diplômés (Bac + 3 et plus) est 3,2 fois plus élevé que celui des non-diplômés dans la tranche d’âge des 30-39 ans. Il atteint 3,5 fois chez les 50-64 ans. Mais après transferts, ce ratio tombe respectivement à 1,4 fois et 1,9 fois. Les femmes vivant seules sans enfant (9 % de la population) sont bénéficiaires nets à hauteur de 47 milliards d’euros par an. Celles qui vivent seules avec enfants (9 % de la population également) le sont aussi, pour 37 milliards d’euros. Quant au revenu des cadres, indépendants ou chefs d’entreprise, il est, en moyenne, 2,7 fois plus élevé avant transferts que celui des ouvriers, mais 1,7 fois après.
"Cette redistribution élargie à l’ensemble des services publics et incluant les retraites […] contribue à une réduction significative des inégalités de revenus", constatent les auteurs au terme de leur étude. Des chiffres incontestables, loin des mirages du "clivage".