Avant la visite du pape à Marseille : "François est une voix fraternelle, qui parle pour ceux qui sont sans voix"
Prière mariale, recueillement au mémorial dédié aux marins et réfugiés perdus en mer, rencontre avec des personnes en situation de précarité, discours de clôture des Rencontres méditerranéennes consacrées aux migrations, entretien privé avec Emmanuel Macron, messe « XXL » au stade Vélodrome : voilà le programme chargé qui attend le pape d’ici samedi, pour une visite dont Christine Pedotti, directrice de la revue Témoignage chrétien, situe les enjeux.
C’est seulement la deuxième fois que François vient en France depuis le début de son pontificat, en 2013. Comment expliquer cette distance ?
On peut dire que François a évité la France, mais pas seulement la France : il a évité les grands pays d’ancienne chrétienté. Ses voyages en Europe sont extrêmement rares. En revanche, il est par exemple allé début septembre en Mongolie, où vivent à peine 1.500 catholiques.
Son choix explicite, c’est de visiter les périphéries, les lointains, et pas le centre. Au point qu’il a d’ailleurs souligné qu’il ne venait pas en France, mais à Marseille. Il avait tenu le même discours lors de sa venue à Strasbourg, il y a neuf ans. Il s’était alors adressé au Parlement européen, sans même mettre les pieds à la cathédrale de Strasbourg, ce qui avait beaucoup contrarié les Alsaciens.
Il ne faut donc pas y voir une forme de mépris ?
Je ne dirais pas que c’est une marque de mépris. Disons qu’il manifeste le fait que les pays de vieille chrétienté ne sont pas au centre de ses préoccupations. Lui-même se définit comme un homme venu des périphéries – en l’occurrence d’Argentine.
"C’est aussi son choix de s’adresser avant tout à ceux qu’il estime être les premiers destinataires de l’Évangile, c’est-à-dire les plus fragiles, les plus vulnérables, les plus éloignés. Or, les populations européennes ne cochent aucune de ces cases."
Ces 24 heures à Marseille seront très largement consacrées à la crise migratoire. Au-delà du symbole, quel peut être l’impact de François sur ce sujet éminemment politique ?
Le rôle du pape est prophétique. L’important pour lui, ce sont la parole et les gestes qu’il pose. Il est à la tête d’un État de 54 hectares, il n’a donc autorité que par le verbe et cette dimension symbolique. Là se trouve le cœur de son métier. La question migratoire est le fil conducteur de son pontificat. Très peu de temps après son élection, il s’était rendu à Lampedusa, jetant une couronne de fleurs à la mer à la mémoire des migrants qui s’y sont noyés.
François est une voix évangélique, fraternelle, qui parle pour ceux qui sont sans voix. Il dérange notre tranquillité, nos égoïsmes.
Après, est-ce que les mots qu’il prononcera à Marseille vont peser sur l’opinion publique française ? Sans doute un peu, mais dans les deux sens. Certains vont penser « il a raison, soyons plus fraternels », et d’autres se diront à l’inverse « qu’est-ce que le pape vient se mêler de cette histoire qui nous appartient, nous sommes chez nous ! ».
Le pape lors de son voyage en Mongolie, le 1er septembre 2020. Photo AFP
On imagine cependant sans mal qu’il ne partage pas du tout la position prise par la France, et le refus formulé par Gérald Darmanin d’accueillir le moindre réfugié de l’île italienne…
C’est exact. Dans l’un des articles publié cette semaine dans Témoignage chrétien, nous relevons justement qu’Emmanuel Macron a voulu assister à la messe célébrée samedi, mais qu’il n’est pas certain qu’il y soit très à l’aise. Il prend le risque que dans son homélie, le pape mette en cause un égoïsme dont le président de la République est en quelque sorte le représentant.
L’annonce de la présence d’Emmanuel Macron à cette messe a suscité une polémique, certains y voyant une atteinte à la laïcité. Quel regard portez-vous sur ce débat ?
Il a dit qu’il ne manifesterait aucun signe de pratique religieuse, et donc qu’il ne communiera pas en public – c’est la jurisprudence établie par de Gaulle en son temps. Sur la pratique personnelle d’Emmanuel Macron, on ne sait d’ailleurs pas grand-chose, si ce n’est qu’il a demandé à être baptisé à l’âge de 12 ans et qu’il a un questionnement d’ordre spirituel et métaphysique.
"Il se trouve que dans le système catholique, on ne sait pas faire grand-chose d’autre que des messes. Alors accueillir le pape sans faire de messe… C’est comme si vous demandiez à une équipe de foot de ne pas jouer au foot ! Donc oui, il sera présent au stade Vélodrome et cela me semble normal."
Il faut vraiment avoir une vision outrée du républicanisme pour considérer qu’un président français ne devrait pas recevoir les papes et les rois.
On pourrait d’ailleurs se poser la question inverse : Emmanuel Macron aurait-il pu ne pas aller à Marseille, tourner le dos au pape en lui signifiant qu’il a autre chose à faire, alors qu’il a déjà participé au dîner du Crif et à la rupture du jeûne du ramadan ? Honnêtement, je ne pense pas que la laïcité soit en cause dans cette affaire.
Peut-être aussi que le chef de l’État espère en tirer des bénéfices politiques, en donnant notamment des gages à l’électorat de droite, dont on sait l’importance pour la suite du quinquennat…
De façon générale, il peut espérer récupérer un peu de l’écume de la ferveur populaire autour de cette visite papale. Mais politiquement, ce n’est pas si simple, car l’électorat catholique de droite aime le pape, mais pas vraiment le pape François… Autant vous dire que sur ce plan, le gain n’est pas assuré, loin de là !
Propos recueillis par Stéphane Barnoin