Usine de pellets à Guéret : la préfète a tranché, il n'y aura pas d'enquête publique, mais...
Les citoyens avaient jusqu’au 13 novembre pour donner leur avis sur le projet d’usine de granulés Biosyl Limousin, qui souhaite s’implanter dans la zone d’activités de Guéret. La préfecture avait ensuite quinze jours pour décider de laisser le dossier sous le régime de l’enregistrement, ou de le passer sous le régime de l’autorisation, qui aurait nécessité une enquête publique et des études environnementales. Cette dernière possibilité était demandée par les opposants au projet, dont la députée de la Creuse Catherine Couturier.
« On ne met pas en péril la forêt creusoise »La préfète Anne Frackowiak-Jacobs a annoncé, ce mercredi matin, laisser le dossier sous le régime de l’enregistrement, ce qui permettra à Biosyl de s’installer à Guéret dès l’année prochaine. « Cette décision n’a pas été facile à prendre. Les services de l’Etat ont réalisé un gros travail sur le sujet », expliquait-elle ce mercredi. Et de justifier : « En France, on produit environ deux millions de tonnes de pellets et on en consomme deux millions et demi. On en importe alors qu’on a la ressource suffisante pour répondre à cette demande ».
Bien consciente des critiques et de l’inquiétude concernant l’impact de l’installation d’une telle usine sur la forêt creusoise, elle tenait à rassurer. Notamment avec des chiffres. « Les besoins de Biosyl c’est 160.000 m³ de bois par an, soit 130.000 tonnes, dont 80 % de feuillus, prélevées sur sept départements, la Creuse et ceux autour, dans un rayon de 130 km. Sur ce rayon-là, tout ce qui pousse chaque année, c’est 4,9 millions de m³, et on considère que 2,3 millions de m3 sont facilement ou moyennement accessibles. Aujourd’hui, on a un prélèvement de 2,25 millions de m³ par an, plus la mortalité naturelle des arbres, soit près d’un million de m3. On a une disponibilité annuelle, compte tenu de tout ce qui est déjà prélevé, de 550.000 m³ d’accès facile ou moyen. Sans jamais décapitaliser la forêt. Ces 550.000 m3, c’est, bien sûr, la disponibilité nouvelle chaque année. Compte tenu de ces chiffres, on voit qu’on ne met pas en péril la forêt creusoise ni celle des autres départements, et surtout, on en a besoin pour que la forêt se maintienne ».
En effet, la préfète insistait sur ce point : « C’est un peu contre-intuitif, mais quand une forêt dépérit, il faut couper des arbres et replanter. Plus un arbre vieillit, moins il capte de carbone, et là, il est impératif de le couper. La seule manière qu’on a d’entretenir la forêt, c’est de planter des essences nouvelles et de faire en sorte que la captation de carbone perdure. Beaucoup de gens, et c’est naturel, s’imaginent que quand on coupe des arbres, on détruit la forêt. Mais dans certaines conditions, on coupe des arbres pour permettre sa régénération. »
Lempdes-sur-Allagnon. Usine Biosyl, production de granulés bois, pellets.
Et Nicolas Lecœur de la Direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (DRAAF), d’ajouter : « En France, la forêt est en difficulté, elle a du mal à suivre les changements climatiques. Pour lui permettre de s’adapter, il faut couper des arbres avant qu’ils n’arrivent au stade de mortalité et que le bois soit perdu. On les remplace par d’autres essences qui feront face aux changements climatiques. L’objectif, c’est d’avoir une forêt et qui répondra toujours à tous les usages, pour la biodiversité, pour la production de bois et le stockage carbone. »
Garder les emplois en CreuseAutant d’éléments qui ont convaincu Anne Frackowiak-Jacobs. En plus des considérations économiques. « Le risque aussi, c’est que le porteur de projet décide de s’installer dans un autre département alentour : les emplois ne seraient pas pour la Creuse, mais les prélèvements dans nos forêts auraient bien lieu ». L’usine emploierait quarante personnes, des caristes, des conducteurs de machines… « J’ai proposé qu’on travaille ensemble sur les recrutements, les employés seraient formés par l’entreprise. Biosyl va aussi avoir besoin de plus d’exploitants forestiers locaux : ce serait cent emplois induits en plus ».Mais la préfète veut aussi mettre en place des mesures de protection, compensatoires.
« Un arrêté préfectoral de 2006 demande une autorisation administrative pour toute coupe supérieure à quatre hectares, j’envisage de modifier cet arrêté pour ramener le seuil à deux hectares. »
Une mesure proposée par la députée Catherine Couturier, et retenue par la préfète. « Elle a émis d’autres propositions qu’on va étudier avec nos services. On va travailler ensemble ».
Renforcer les contrôlesAutre précaution : un contrôle accru des pratiques pour bénéficier des aides de l’État. « L’État a mis en place un plan forestier important, dans le cadre du plan de relance entre 2020 et 2023. En Creuse, on a planté plus d’un million d’arbres, avec 4,3 millions d’euros d’aides de l’État. Ce plan forestier se poursuit, avec une obligation de diversification des essences. » Les agents de la Direction départementale des territoires (DDT), assermentés, sont en capacité de contrôler. Si les obligations ne sont pas respectées, alors les opérateurs n’auront aucune subvention. « Ce qui est aussi mis en cause, ce sont les conditions des prélèvements, le débardage : on a besoin de faire des contrôles là aussi ».
Il reste deux mois à la préfète de la Creuse pour prendre l’arrêté qui permettra à Biosyl de s’installer et de lancer les travaux. « Deux mois pour réfléchir encore, pour voir si je dois prendre des prescriptions plus sévères, y compris dérogatoires au règlement, qui garantiraient davantage les bonnes pratiques de l’opérateur. »
Sophie Emery