Management : mon N+1 vole mes idées et s'en attribue le mérite, comment réagir ?
Parmi les vilains péchés répétés depuis l’enfance, le vol figure en bonne position. Fils de la malhonnêteté et du mensonge, il est défini par le Code pénal comme "la soustraction frauduleuse de la chose d’autrui". Encadré d’adjectifs négatifs - crapuleux, frauduleux -, il demeure dans le langage commun à travers des qualificatifs aujourd’hui désuets - "vol à la roulotte", "voleur de poules" -, mais il reste une pièce maîtresse de la morale populaire : "Qui vole un œuf vole un bœuf". Dans le monde de la pensée et de la création, cette matérialité devient toutefois immatérielle. "S’attribuer les mérites de l’idée de quelqu’un d’autre met beaucoup de gens en colère. En fait, cette pratique est considérée comme inacceptable dès le plus jeune âge : des recherches ont montré que les enfants désapprouvent le plagiat dès l’âge de cinq ans, rappelle The Economist. Et les choses ne s’arrangent pas avec le passage à l’âge adulte : 80 % des employés affirment avoir été victimes de vol d’idées au travail (enquête Ideanote, plateforme de gestion des idées, novembre 2023).
Ce phénomène pourrait toutefois être moins malveillant qu’il n’y paraît. "Les psychologues étudient depuis longtemps un phénomène appelé 'cryptomnésie', qui consiste à plagier par inadvertance les idées d’autrui. Certaines personnes peuvent s’approprier le mérite sans même s’en rendre compte", pointe The Economist. D’autant, ajoute le quotidien britannique, que "l’innovation prend rarement la forme d’une idée entièrement nouvelle ; elle recombine plutôt des idées existantes. Et les gens arrivent souvent aux mêmes conclusions indépendamment les uns des autres". Un élément à prendre en considération donc, avant de faire un scandale.
Mais de quel type de "voleurs" parle-t-on au juste ? Il y a les "vrais", et il y a les "faux", selon Lillien Ellis, professeure adjointe à la Darden School of Business de l’Université de Virginie. Les seconds désignent "les personnes connues pour s’appuyer sur les idées des autres - tout en reconnaissant ouvertement ces contributions - ; elles parviennent souvent à tisser des liens professionnels plus solides et à instaurer un climat de confiance". Les remakes de films en sont un bon exemple puisque l’origine du concept est alors reconnue et respectée. À l’inverse, estime l’experte, les véritables "voleurs d’idées" suscitent des réactions bien plus négatives que ceux accusés de vol d’argent.
Pire que le micromanageur
Pour Clémentine*, ce voleur prend les traits de son manager, à qui elle avait soumis un plan de communication audacieux. "Quelques jours plus tard, il a présenté mon projet comme le sien… après avoir supprimé mon nom", se souvient-elle. L’idée est un succès, mais son initiatrice ne dit rien. "J’étais frustrée mais que pouvais-je faire ? C’est mon supérieur". Finalement, la vérité éclate : "J’ai un style particulier, et on a reconnu ma patte. Quand le client m’a posé la question, je n’ai pas nié". Un cas loin d’être isolé : pour 33 % des salariés, le voleur d’idées est considérée comme la personnalité la plus "gênante" du bureau - devant le micromanageur et le plaintif de service (enquête Kickresume, juin 2024). Ce type de comportement "sape l’esprit d’équipe et crée un environnement où les gens se sentent sous-évalués". Il peut aussi instaurer "un environnement de travail toxique où personne ne se sent en sécurité pour partager des idées innovantes", souligne encore le site de gestion de carrière Kickresume.
"Nous [NDLR : avec Brian Lucas de l’Université Cornell] avons découvert que les voleurs d’idées préfèrent agir à un stade précoce de leur développement, lorsque ces idées sont encore inachevées", explique Lillien Ellis. D’où l’importance, pour les salariés, de rester discrets. Quid des séances de brainstorming ? "Elles peuvent être très efficaces pour générer de nouvelles idées et stimuler l’innovation au sein des équipes", analyse l’experte. Mais ses recherches montrent aussi que les individus développent un fort attachement à leurs idées, qui grandit à mesure qu’ils y investissent du temps et de la réflexion. Si le brainstorming est destiné à produire des idées destinées à d’autres équipes, les participants doivent en être informés dès le départ. C’est de la responsabilité du manager.
La chercheuse recommande également que l’entreprise établisse des règles culturelles claires concernant la paternité des idées et leur mise en œuvre, car outre la dimension éthique, le vol d’idées "peut briser la confiance et entraîner de lourdes conséquences relationnelles". D’ailleurs, 93 % des salariés soupçonnent leurs collègues d’avoir été promus en s’appropriant de bonnes idées (enquête Ideanote). Pour Lillien Ellis, "s’attaquer à la question du vol d’idées est essentiel pour maintenir la confiance, retenir les talents et créer un environnement où les idées créatives peuvent se développer".
*Le prénom a été changé