EXCLUSIF. Qui a le plus de pouvoir : Bernard Arnault ou Emmanuel Macron ? Les Français ont tranché
"Qui a le plus de pouvoir : Bernard Arnault ou Emmanuel Macron ?" A cette question un brin malicieuse, la réponse des Français est sans appel : 55 % pour l’homme le plus riche de France, 27 % pour le président de la République. Victoire par KO. A l’origine de cette enquête réalisée en collaboration avec le cabinet de conseil The Arcane et la Fondation Jean-Jaurès, et que L’Express publie en avant-première, Jean-Yves Dormagen ne s’attendait pas à un tel écart. "Ce résultat traduit le sentiment d’impuissance associé aux responsables politiques, estime le politologue, fondateur de l’institut de sondage Cluster 17. Il montre aussi que nous sommes entrés dans l’ère des milliardaires. Ils ont pris le pouvoir aux Etats-Unis. C’est un milliardaire qui est en train de changer le monde, entouré d’autres milliardaires. Dans le monde politique comme économique, ils n’ont jamais été aussi nombreux et n’ont jamais exercé autant d’influence."
Cette influence, dans le cas de Bernard Arnault, se déploie dans cinq dimensions, relève le directeur général de The Arcane et ancien "spin doctor" de Michel Barnier à Matignon, Antoine Lévèque : "Une dimension capitalistique, liée à sa fortune ; culturelle, au travers de ses marques, de la Fondation Louis Vuitton et de son implication dans la reconstruction de Notre-Dame ; diplomatique, il est reçu aux Etats-Unis comme un chef d’Etat ; médiatique, par ses investissements dans la presse ; et social – il compte parmi les premiers employeurs du pays."
La foi des Français dans la puissance des capitaines d’industrie va bien au-delà de la personne du PDG de LVMH. La moitié des sondés considèrent que les dirigeants de grandes entreprises ont plus de pouvoir que les leaders politiques – seulement 18 % pensent le contraire. Collectés courant février, ces chiffres traduisent un double mouvement. La perte de crédibilité des élus, aggravée par le capharnaüm post-dissolution. Et, dans le même temps, un élan inédit en faveur des entreprises. Au palmarès des organisations ou institutions auxquelles les Français accordent le plus de confiance, ces dernières arrivent en quatrième position, après l’armée, la police et l’hôpital public. Mais devant l’école, les associations, la justice. Très loin devant les médias et les partis politiques.
"Un capitalisme au service de l’intérêt général"
"Dans un monde plein de menaces et de désordres, les entreprises apparaissent comme un rempart, analyse Marion Darrieutort, présidente de The Arcane. Lors de la crise sanitaire, elles sont sorties de leur couloir de nage en fabriquant du gel hydroalcoolique ou des respirateurs, et en assurant l’intégrité physique de leurs salariés. Cette forme de capitalisme au service de l’intérêt général est portée désormais à leur crédit." Henri de Castries, l’ancien patron d’Axa et président de l’Institut Montaigne, y voit une raison plus fondamentale : "L’entreprise est l’endroit dans lequel on passe la plus grande partie de sa journée, et de sa vie. De plus, elle permet de satisfaire concomitamment trois aspirations : un accomplissement individuel, un projet collectif et une socialisation large. Qui peut en dire autant ? L’école, dont on attendrait légitimement quelque chose, au titre de la promesse républicaine 'Liberté, égalité, fraternité', s’effondre sur elle-même. Quant au service public, du fait de sa bureaucratie, il n’est plus vu comme une instance qui protège mais qui étouffe."
Une telle mue n’avait rien d’évident en France "où le rapport au secteur privé est d’ordinaire assez clivant, remarque Jean-Yves Dormagen. Nous sommes historiquement une société de l’Etat. Mais les citoyens ont pris conscience de l’importance des entreprises pour créer de la valeur, de la richesse, de l’emploi, au bénéfice, notamment, de notre souveraineté." Pour Marion Darrieutort, cette confiance oblige les grands patrons à prendre leurs responsabilités et à s’exprimer davantage, et plus fort, sur des sujets qui dépassent leur seul business.
Une brèche dans le mur du silence
"On reproche aux politiques de parler et de ne pas faire. Le dirigeant, lui, incarne le champ où l’on peut agir et transformer, estime de son côté Thomas Roborel de Climens, cofondateur de l’agence d’influence Primatice. Mais il a souvent plus à perdre qu’à gagner à s’exposer publiquement dans un climat aussi instable et éruptif. Alors mieux vaut être très sélectif dans ses prises de parole." Crainte du faux pas ? Doute sur leur légitimité ? Leur capacité à être entendus ? A de rares exceptions, les chefs d’entreprise sont restés cois dans l’entre-deux-tours des élections législatives de l’été 2024, au moment où les programmes des deux extrêmes de l’échiquier politique laissaient craindre le pire. Dans ce mur du silence, le président du conseil d’administration de Safran a ouvert une brèche. Dès mars 2024, bien avant que la surprise de la dissolution tétanise le pays, Ross McInnes avait pris la plume pour répondre à une tribune de Marine Le Pen parue dans Les Echos.
Décidé à contrer les efforts de séduction du Rassemblement national à destination des patrons, le Franco-Australien avait démoli point par point le programme économique de sa représentante. "Il me semble qu’un dirigeant d’entreprise est parfaitement légitime à alerter les salariés, tous les salariés, de l’impact délétère qu’aurait l’application d’un programme pétri d’incohérences sur la vie économique, la santé de nos entreprises et le bien-être de tous", explique-t-il aujourd’hui à L’Express. Juste avant le second tour des législatives, Ross McInnes publie dans Le Monde un autre texte, à la portée plus politique, pour dénoncer le projet du RN d’interdire l’accès des binationaux à des postes stratégiques. Deux adresses où il précise s’exprimer "à titre personnel". Non sans avoir consulté en amont ses services de communication et de ressources humaines.
Passe d’armes sur le "made in France"
Il faut croire que les interminables débats parlementaires de l’automne autour de la loi de Finances et le contexte international toujours plus tendu ont fini par convaincre d’autres dirigeants à sortir du bois. A ce titre, la diatribe de la plus grande fortune de France restera dans les annales. Le 28 janvier, alors qu’il présente les résultats annuels de LVMH, Bernard Arnault ne mâche pas ses mots. Quelques jours plus tôt, il a assisté à la cérémonie d’investiture de Donald Trump, à Washington. A son retour en France, le budget 2025 n’a toujours pas été voté. Mais la surtaxe d’impôt sur les grandes entreprises apparaît alors comme l’une des pistes privilégiées pour accroître les recettes d’un Etat incapable de rééquilibrer ses comptes. La charge est sévère. Le patron du n° 1 mondial du luxe oppose le "vent d’optimisme" qui souffle aux Etats-Unis à la "douche froide" qui l’a saisi une fois revenu à Paris. "On va taxer le made in France […] Pour pousser à la délocalisation, c’est idéal."
L’amertume du milliardaire fait grand bruit. D’autant qu’elle donne lieu à une passe d’armes, rarissime dans sa forme comme dans sa teneur, avec Michel-Edouard Leclerc. Le pourfendeur de la vie chère dénonce sur LCI ce qu’il perçoit comme un "chantage". Bernard Arnault lui renvoie la balle sur X, conseillant au distributeur de "vendre dans ses supermarchés davantage de produits français". Cette algarade aux accents gaulois résonne parfaitement avec les attentes des Français quant aux missions sociales assignées au secteur privé. Après la lutte pour l’égalité femmes-hommes, la défense du patriotisme économique constitue en effet le deuxième terrain où les sondés, à 75 %, estiment que l’entreprise a un rôle à jouer. Un score étonnant, qui raconte en creux l’incapacité du politique, depuis Arnaud Montebourg et son ministère du Redressement productif (2014-2016), à porter ce combat.
La "taxe Chirac" dans le viseur
Un autre règlement de comptes au plus haut niveau s’est tenu récemment par médias interposés entre Benoit Bazin, le n° 1 de Saint-Gobain, furieux des enchères sur les quotas d’électricité ("un bras d’honneur à l’industrie française") et Luc Rémont, débarqué le lendemain de son poste de PDG d’EDF, qui lui répondra vertement dans Le Figaro. "C’est l’enfer d’investir en France", avait lâché quelques mois plus tôt le même Rémont, fustigeant la réglementation et la lenteur des procédures. Réunis sur la même scène, Patrick Pouyanné (TotalEnergies) et Catherine MacGregor (Engie) étaient au diapason.
Ben Smith, d’ordinaire peu enclin à se saisir du micro, n’a pas hésité lui non plus à dire son fait au gouvernement Bayrou. En janvier, le directeur général d’Air France-KLM se fend d’une interview dans Le Parisien, après l’annonce d’une nouvelle hausse de la taxe de solidarité sur les billets d’avion. Comme pour la surtaxe de l’impôt sur les sociétés fustigée par Bernard Arnault, elle vise à renflouer les caisses d’un Etat impécunieux. Trop c’est trop. Les compagnies françaises perdent plus d’un point de part de marché par an depuis deux décennies. Le risque d’un décrochage irréversible en termes de compétitivité fait sortir le pilote d’Air France-KLM de son cockpit. Lors de ses vœux à la presse, Guillaume Faury, le patron d’Airbus, partageait la même inquiétude. Peine perdue : la "taxe Chirac", conçue à l’origine pour financer l’aide au développement, a bien été relevée dans le budget 2025. Et les 750 millions d’euros attendus serviront, pour une large part, à combler le déficit.
On aurait tort de voir dans ces sorties médiatiques la simple manifestation d’une mauvaise humeur corporatiste. Ce ras-le-bol contre la fiscalité et le millefeuille administratif trouve un large écho dans le pays. Ainsi, 66 % des Français interrogés par Cluster 17 se disent d’accord avec les dirigeants français qui réclament moins de taxes et de normes. Et 52 % estiment que les entreprises paient trop d’impôts, contre 17 % pas assez. Lorsqu’un Jean-Laurent Bonnafé, le directeur général de BNP Paribas, clame tout haut ce que beaucoup de ses pairs pensent tout bas en dénonçant le "délire bureaucratique" de la directive européenne CSRD, sa voix porte bien au-delà de la très honorable, quoique confidentielle, association française des trésoriers d’entreprises devant laquelle il discourait.
La leçon d’économie du patron de Michelin
Dans un autre style, plus professoral, Florent Menegaux a fait mouche lui aussi. Auditionné le 22 janvier au Sénat, le président de Michelin a livré un véritable cours d’économie appliquée, diapos à l’appui. Clou de la démonstration : l’évolution des parts de marché des pneumaticiens dans le monde depuis vingt-cinq ans. Toutes les courbes piquent du nez, sauf une, celle des manufacturiers chinois. "Il s’en est créé 200 sur la période. C’est un phénomène massif, alors même que la compétitivité s’est fortement dégradée en France, et en Europe, depuis 2019." Et de poursuivre : "La part des impôts de production dans le PIB, en France, est de 4,5 %. La moyenne en Europe est de 2,2 %. On peut, bien sûr, augmenter les taxes sur les industriels en France, mais il ne faut pas s’étonner si, ensuite, ils vont ailleurs. Quand vous avez une équipe de foot de 11 joueurs, qu’en face ils sont 22, et qu’ils peuvent prendre la balle à la main, ce n’est pas le même jeu."
Factuel. Implacable. Et, contre toute attente, à haut pouvoir de buzz. La vidéo de son intervention a été vue près de 200 000 fois sur les plateformes. Si l’affable patron clermontois n’a pas l’intention d’embrasser une carrière de youtubeur, il a davantage fait, en une heure, pour l’éducation économique des Français que n’importe lequel des locataires de Bercy depuis Raymond Barre.
"Oikos" contre "Polis"
Expert associé à la Fondation Jean-Jaurès et auteur d’une longue note sur l’engagement des entreprises dans le débat public, Denis Maillard rappelle que l’antagonisme entre "l’Oikos (l’espace domestique qui a donné son nom à l’économie) et la Polis (la cité dans un sens civique et politique)" ne date pas d’aujourd’hui. "Depuis une quinzaine d’années, explique-t-il, les entreprises sont régulièrement appelées à venir soutenir l’action publique ou à régler un certain nombre de problèmes que l’Etat n’a pas les moyens de résoudre seul. Mais cette mobilisation générale ne passe plus par l’action volontariste de chefs d’entreprise enrôlés dans la défense du bien commun, comme au début des années 1990 […] Non, elle prend la forme d’une inflation normative générant un système complexe d’entrelacement entre obligations légales, politiques d’entreprise et activisme d’ONG ou de cabinets de conseil – les deux parfois se confondant – venant, c’est selon, rappeler à l’ordre et offrir leurs services."
La loi, ultime prérogative d’une puissance publique défaillante pour sauver ce qu’il lui reste d’autorité ? En privé, un patron du CAC 40 acquiesce. Et tacle : "La classe politique est frustrée. Pour toute une génération de hauts fonctionnaires, l’Etat était au cœur du système. C’est resté vrai jusque dans les années 1980-1990. Et puis le monde a basculé dans la globalisation. L’Etat cherche aujourd’hui à reprendre le contrôle par la norme, contrôle qui lui a échappé dans les faits sur le plan économique." A en croire le sondage que nous publions, il est en train de perdre une autre bataille : celle de l’opinion.