Syrie : Ahmed al-Charaa, le pari risqué d’Emmanuel Macron
L’invitation d’Emmanuel Macron a été lancée au mois de février et il a choisi la France pour sa toute première visite en Europe depuis sa prise de pouvoir en Syrie, fin janvier. Le chef de l’Etat reçoit à l’Elysée, ce mercredi 7 mai, le nouvel homme fort de Damas, Ahmed al-Charaa à qui il va redire "le soutien de la France à la construction d’une nouvelle Syrie libre, stable, souveraine et respectueuse de toutes les composantes de la société", selon l’Elysée. Derrière ce langage diplomatique, la France, qui avait accueilli la Conférence internationale pour soutenir la transition en Syrie en février, a fixé des conditions très claires : la mise en place d’un gouvernement inclusif intégrant les différentes composantes de la société civile, des garanties sur la sécurité et la liberté de la population, notamment pour les minorités et les femmes. Des discussions qualifiées à l’époque de "tout à fait positives" avec la coalition islamiste…
Sauf que cinq mois après le renversement du dictateur sanguinaire Bachar el-Assad, le vernis rassurant du nouveau pouvoir craquelle de partout. Le président par intérim, qui a beau mettre des costumes et s’entourer de communicants, reste le chef d’un "gouvernement HTC" [NDLR : le groupe islamiste Hayat Tahrir Al-Cham, dont le fondateur est l’actuel président syrien par intérim], l’ancienne branche syrienne djihadiste d’Al-Qaeda. Sur les 23 membres de l’exécutif syrien, qui n’a pas de Premier ministre, seuls quatre sont issus des minorités - un chrétien, un Druze, un Kurde et un Alaouite. Aucun n’occupe de portefeuille clé ni n’a de réels pouvoirs.
Des conflits entre différentes confessions
La concorde attendue n’a donc pas tardé à laisser la place à des conflits confessionnels au sein de la mosaïque syrienne. En mars, des massacres ont fait 1 700 morts, dans les rangs alaouites - le groupe ethnique et religieux du clan Assad. Aujourd’hui, la même haine vise les Druzes, perçus comme des "hérétiques" par les sunnites. C’est la diffusion sur les réseaux sociaux d’un message audio attribué à un Druze, et jugé blasphématoire à l’égard du prophète Mahomet, qui aurait mis le feu aux poudres. Leur plus influent chef religieux, le cheikh Hikmat al-Hajrin, n’a pas trouvé de mots assez durs pour qualifier la "campagne génocidaire" visant des "civils" de sa communauté, après des violences entre groupes armés liés au pouvoir et combattants druzes qui ont déjà fait au moins une centaine de morts, selon une ONG. Derrière ces affrontements, des velléités druzes d’obtenir une autonomie sur le modèle kurde. Mais pour le nouveau régime à Damas, il n’en est pas question, lui qui rêve d’installer une république islamique plus centralisée.
Cette coalition islamiste au pouvoir attise aussi les tensions régionales. En frappant le 2 avril les abords du palais présidentiel pour protéger la minorité druze, le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a aussi envoyé à Ahmed al-Charaa un message très clair. Pas question pour Israël de voir des forces islamistes armées à proximité de ses frontières. "La stratégie israélienne est plutôt d’encourager tout contre-pouvoir vis-à-vis de nouveaux régimes, y compris en exacerbant les clivages communautaires. Netanyahou a d’ailleurs explicitement déclaré qu’il refusait l’installation de la nouvelle armée syrienne et de HTC", analysait récemment Fabrice Balanche, grand spécialiste de la région, dans les colonnes de L’Express.
"Un tapis rouge pour Daech"
Par cette visite en France, Ahmed al-Charaa va donc tenter de se refaire un début de virginité auprès des partenaires occidentaux. "Ne pas engager le dialogue avec ces autorités de transition", "ce serait être irresponsable vis-à-vis des Français et surtout ce serait tapis rouge pour Daech", a estimé le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot. Selon lui, "la lutte contre le terrorisme, la maîtrise des flux migratoires, la maîtrise des trafics de drogue", ainsi que 'l’avenir du Liban' voisin, "tout cela se joue en Syrie".
Les intérêts sont réciproques. Damas a aujourd’hui besoin d’obtenir la levée totale des sanctions imposées lorsque Bachar el-Assad était au pouvoir. Et Paris espère aussi obtenir sa part du gâteau en Syrie - comme au Liban -, deux pays où elle a exercé un mandat colonial dans la première moitié du XXe siècle. Les intérêts économiques français sont importants. Le géant de la logistique CMA CGM a signé la semaine dernière un contrat de trente ans avec Damas pour développer et exploiter le port de Lattaquié, en présence du président Ahmed al-Charaa. Alors que de nombreuses puissances régionales se disputent cette zone d’influence - notamment la Turquie d’Erdogan - et avant le voyage dans le Golfe de Donald Trump (du 13 au 16 mai), Emmanuel Macron place ses pions.