Peur de l’échec au travail : ce que les séances de tirs au but nous enseignent
"S’il y a un moment dans la vie du footballeur où la pression est à son comble, c’est celui du tir au but. Ce n’est pas un test technique, c’est une épreuve mentale. Les tirs au but révèlent à quel point le mental peut interférer dans la technique", décrit Arsène Wenger, ancien entraîneur d’Arsenal et directeur du développement du football mondial à la FIFA, dans la préface de l’ouvrage de Geir Jordet, Le syndrome du tir au but : comment gérer la pression au quotidien et surmonter la peur de l’échec (Alisio, 2024).
"Jouer petit bras" : quel sportif n’a jamais connu cette paralysie, alors qu’à l’entraînement tout fonctionnait ? D’autant plus si un sentiment d’angoisse prend le relais et que les échecs passés reviennent en mémoire. "Roberto Baggio dit qu’il pense toujours au tir au but qu’il a raté pendant la Coupe du monde 1994", rappelle Arsène Wenger. C’est la même chose au travail : rendu d’un dossier, présentation, ou contrat à signer : on peut rester figé, muet, submergé par le stress. Il est pourtant possible d’échapper à ses fantômes du passé ou à la crainte du pire pour traverser sans dommage un moment éprouvant. Un moment où la pression que l’on s’inflige - et que les autres amplifient parfois - est à son comble, et que l’air devient irrespirable.
"Lorsqu’on se retrouve sous une pression intense – et il ne s’agit pas que des tireurs de tirs au but, tout le monde est concerné – le rythme cardiaque augmente, la respiration s’accélère, les muscles se tendent et on commence à avoir mal au ventre", explique Geir Jordet. Des phases de réactions psychophysiologiques qui vont au-delà de la gorge sèche, de l’audition brouillée ou des tremblements incontrôlés, bien connus de l’artiste qui entre en scène, envahi par le trac.
"L’attention se concentre sur ce qui est perçu comme la source du stress, ce qui impacte la capacité à mémoriser et la flexibilité cognitive : on devient mono centré", décrit Geir Jordet. Cette hyperconcentration peut parfois s’avérer utile, toute l’énergie étant dirigée vers un seul objectif. Mais elle peut aussi se révéler contre-productive. "Sous la pression, le joueur en proie à l’anxiété se retrouve à contrôler des mouvements et/ou à prendre des décisions avec une conscience suraiguë, quand, normalement, il aurait accompli ces tâches sans y penser", pointe Geir Jordet. Un constat que partage Roy F. Baumeister, spécialiste de psychologie sociale : il existe selon lui un "lien entre pression, conscience de soi et baisse de performance". Le champion de tennis Novak Djokovic y résiste : "On a ses doutes et ses angoisses. Je les ressens à chaque match… La différence… c’est la capacité à ne pas s’attarder trop longtemps sur ces émotions" (ibid). Faire le vide, donc.
L’œil calme, la respiration
L’idéal, dans une situation de forte pression, est d’être aussi attentif que possible "aux exigences spécifiques du moment". En se concentrant au maximum sur l’instant présent, la personne sous pression garde à distance à la fois les échecs passés et l’angoisse des conséquences à venir. C’est là qu’intervient la pratique du quiet eye (œil calme) - maintenir une très courte fixation visuelle stable sur un point précis juste avant de réaliser une action motrice précise - concept développé par la chercheuse Joan Vickers, notamment dans le domaine du golf (Gaze Control in Putting, 1992).
Cette visualisation consciente, lorsqu’elle est couplée à des techniques de respiration, peut être une puissante technique de préperformance dans tout type de situation de stress. Selon le neurobiologiste Andrew Huberman, un "soupir physiologique" – cinq minutes de respiration pendant lesquelles l’expiration dure deux fois plus longtemps que l’inspiration – a un effet significatif sur la réduction de l’anxiété. (Cell Reports Medicine, janvier 2023), surtout face à l’adversité : comme ce gardien qui nargue le tireur de pénalty, ou ce conseil d’administration composé de membres hostiles. Des comportements perturbateurs visuels, verbaux ou physiques qui sont autant de tentatives de déstabilisation.
Cependant, les recherches montrent que ces provocations peuvent parfois avoir l’effet inverse, autrement dit motiver davantage les personnes ciblées et les pousser à redoubler d’efforts. Pour ce faire, mieux vaut ne pas se précipiter : prendre son temps, marquer une pause, regarder ailleurs, même si les autres tentent de prendre psychologiquement le dessus. Selon Geir Jordet, au foot comme ailleurs, une technique adaptée est celle du "contraste mental" qui va au-delà du quiet eye : se représenter le but à atteindre, imaginer la voie spécifique pour y parvenir, et visualiser les obstacles qui se dressent sur la route (méthode WOOP pour "wish-outcome-obstacle-plan" théorisée par la psychologue Gabriele Oettingen). Et en cas d’échec ? La réponse, pour Jordet, réside dans la force du collectif : "Quand l’un de nous rate un tir, nous nous dirigeons tous vers lui pour qu’il revienne dans le groupe le plus vite possible !".