Quotas de filles dans les filières scientifiques : et si on allait encore plus loin, Mme la ministre ?
"Prenez toute votre place, on a besoin de vous !" Ce message, lancé par Elisabeth Borne à destination des jeunes filles, s’accompagne d’une proposition inédite : instaurer des quotas dans les classes préparatoires pour féminiser l’accès aux filières scientifiques. Une annonce qui marque un tournant, après des années d’initiatives restées sans effet à grande échelle.
Car le constat est connu : les femmes restent largement minoritaires dans les formations d’ingénierie, ne représentant qu’un quart des effectifs selon les chiffres du ministère de l’Enseignement supérieur. Un niveau inchangé depuis vingt ans, alors même que les besoins en ingénieurs dépassent les 20 000 postes non pourvus chaque année.
Des barrières souvent invisibles
Le déséquilibre ne vient pas d’un déficit d’aptitudes, mais d’un système de représentations qui freine les ambitions des filles dès l’école primaire. Stéréotypes, autocensure, manque de modèles : les barrières sont multiples, souvent invisibles, mais bien réelles.
Depuis deux décennies, des associations, fondations et entreprises ont tenté de rééquilibrer la donne. Mais sans mécanismes contraignants, les chiffres n’évoluent pas. La bonne volonté seule ne suffit pas à transformer des filières historiquement masculines.
En 2011, la loi Copé-Zimmermann a imposé un quota de 40 % de femmes dans les conseils d’administration. Elle a d’abord suscité critiques et scepticisme, avant de produire des résultats tangibles : aujourd’hui, l’objectif est en passe d’être atteint, démontrant que la régulation peut briser des blocages durables.
Sans action structurelle, la parité est impossible
Pourquoi ne pas transposer cette méthode aux écoles d’ingénieurs, qui forment les décideurs technologiques de demain ? Une loi ambitieuse pourrait fixer des seuils progressifs : 40 % d’élèves de sexe féminin d’ici 2027, 50 % à horizon 2030. Avec, en complément, des bourses ciblées, du mentorat dès le collège, et une obligation annuelle de transparence sur les admissions.
Les chiffres ne mentent pas : au rythme actuel, la parité dans les sciences ne sera pas atteinte avant 2080. Et sans action structurelle, elle pourrait ne jamais l’être. Or, dans une économie fondée sur l’innovation, ce retard devient un risque. Il affaiblit non seulement les perspectives professionnelles des jeunes filles, mais aussi la capacité du pays à répondre aux défis majeurs : climat, IA, énergie, santé.
Les quotas, un outil d’innovation
La France ne peut prétendre incarner la "start-up nation" tout en excluant une partie de sa jeunesse des filières qui façonnent le monde à venir.
Les quotas ne sont pas une fin, mais un outil. Ils visent à créer les conditions d’une égalité réelle, en corrigeant un déséquilibre trop enraciné pour se résorber seul. Féminiser les écoles d’ingénieurs, c’est élargir le vivier de talents, diversifier les perspectives et enrichir l’innovation.
L’appel d’Élisabeth Borne ouvre une brèche. Encore faut-il s’y engouffrer. Pour que cette prise de conscience politique devienne une action législative concrète. Pour que les filles aient, enfin, toute leur place dans les laboratoires, les bureaux d’études, les comités de direction. Et dans les solutions de demain.
*Angélique Gérard est présidente de Women in Stem (Science, Technology, Engineering, and Mathematics) Europe et ancienne dirigeante d’Iliad (Free)