Boom des cryptos : les risques derrière l’emballement du secteur financier
"D’abord ils vous ignorent. Ensuite, ils vous moquent. Puis, ils vous combattent, et un jour, ils vous ajoutent au S & P 500." L’entreprise crypto Coinbase parade sur le réseau social X. L’administration Trump lui réussit. Même si le gendarme boursier américain, la Securities and Exchange Commission (SEC), continue d’enquêter sur elle, il a stoppé les poursuites lancées sous Joe Biden. En ce beau mois de mai, Coinbase vient d’obtenir la distinction ultime : l’entrée dans l’indice le plus suivi de Wall Street. Quelques jours avant, elle faisait les gros titres, mais pas pour les mêmes raisons. La société a été victime de cybercriminels qui ont graissé la patte de ses agents pour voler des données clients. La menace a été contenue – moins de 1 % des utilisateurs sont concernés. Mais le feuilleton tient ses promesses : ses rebondissements sont toujours aussi rocambolesques.
Est-ce la raison pour laquelle un si petit écosystème attire une telle attention ? On l’oublie souvent, tant l’ascension des cryptomonnaies est spectaculaire, mais elles ne représentent que 3 600 milliards de dollars de capitalisation boursière. Pas négligeable, certes. Mais bien moins que le marché mondial des actions (120 000 milliards en 2024) et des obligations (170 000 milliards).
La vision utopique des pionniers de la crypto alimente néanmoins les passions. Derrière les sigles obscurs, le jargon technique, il y a, avant tout, un mécanisme ingénieux pour sécuriser un transfert entre deux personnes. Révolutionnaire à l’époque d’Internet où des inconnus aux quatre coins du monde peuvent se parler. La blockchain élargit leur champ d’action en permettant de s’échanger de l’argent sans qu’aucun tiers de confiance ne soit nécessaire. La technologie s’y substitue.
562 millions de détenteurs de cryptos
Les geeks se prennent vite à rêver d’un monde où les laissés-pour-compte pourraient protéger et faire fructifier leur argent. Où les citoyens sous le joug de tyrans regagneraient leur liberté financière. Les plus mordus y voient même un moyen de remplacer tout le système actuel, dont ils semblent ne voir que les défauts. En 2024, 562 millions de personnes détenaient des cryptos, un chiffre en hausse de 33 % en un an. "Au Nigeria, la population s’en sert pour se protéger de la dévaluation du naira [NDLR : - 75 % en trois ans] et pour réaliser des transferts d’argent internationaux à moindres frais", pointe Chisom Ubabukoh, économiste originaire de ce pays et enseignant à l’université OP Jindal en Inde.
Ce jeune écosystème peine pourtant à se définir avec clarté. L’idée que les cryptos seraient l’avenir de la monnaie flotte dans l’air. "Mais elle ne tient pas debout", assure Christian de Boissieu, professeur émérite d’économie à l’université Paris I-Panthéon Sorbonne et coauteur de La Nouvelle Guerre des monnaies (Odile Jacob). Les cryptomonnaies sont rarement utilisées comme moyen de paiement. Le Salvador en est un exemple frappant. Entre 2021 et 2024, cet Etat a donné cours légal au bitcoin et créé une application pour inciter la population à s’en saisir. Bilan ? Moins de 1 citoyen sur 10 l’avait utilisé l’an dernier pour réaliser une transaction.
Ces actifs numériques sont également trop volatils pour servir à libeller des comptes d’Etats et d’entreprises. "Même le bitcoin, qui a une dimension de rareté comme l’or, ne constitue pas une réserve de valeur similaire à l’euro ou au dollar dont on peut anticiper une relative stabilité à moyen terme car ils sont garantis par des banques centrales", pointe Christian de Boissieu. La volatilité des cryptos excite en revanche les investisseurs. Terreau qui attire les aigrefins de tout poil. Comme ces développeurs qui ont surfé sur le succès de la série Netflix Squid Game en créant un token éponyme, avant de disparaître avec les fonds de leurs clients. D’autres ont entretenu l’illusion plus longtemps. Sam Bankman-Fried, l’ancien patron de la plateforme crypto FTX, a été encensé par la Silicon Valley avant d’être condamné à vingt-cinq ans de prison pour détournement de fonds.
"N’investissez que ce que vous pouvez perdre !", rappellent constamment les procryptos. Un sage conseil qui montre néanmoins que le niveau de protection offert ici n’a rien de commun avec le circuit traditionnel. "Vous imaginez si tout fonctionnait comme cela ? Heureusement que notre secteur bancaire et financier a un cadre strict qui permet au consommateur d’aller dormir sans craindre qu’au réveil toutes ses économies aient disparu", souligne Aurore Lalucq, présidente de la commission des affaires économiques et monétaires du Parlement européen.
Le "crypto crime", 0,14 % des transactions
En matière de lutte contre les activités illicites, le bilan est mitigé. En 2024, le "crypto crime" représentait 40,9 milliards de dollars, soit 0,14 % des transactions sur la blockchain. La transparence de celle-ci est manifeste car chaque transaction est enregistrée sur un registre public et immuable. "A l’inverse des systèmes financiers traditionnels, la blockchain permet à n’importe quelle personne dotée des outils adéquats de traquer les mouvements d’actifs dans le monde, en temps réel. Le défi est de réussir à interpréter ces données", explique à L’Express un représentant de Chainalysis, cabinet pionnier dans le traçage de bitcoin, qui travaille avec le fisc américain et de nombreux régulateurs.
Les logiciels sophistiqués de cette agence scannent les connexions et opèrent des recoupements à grande échelle afin de démasquer qui se cache derrière un portefeuille. "Pour que cela fonctionne, il faut que les Etats imposent aux fournisseurs de services d’actifs virtuels des normes d’identification du client (KYC) et de lutte contre le blanchiment. Et fassent fermer tous ceux qui ne les respectent pas", confie un expert. Parfois, la piste mène à des pays tels que la Corée du Nord, où les poursuites n’ont aucune chance d’aboutir. La Russie, quant à elle, s’en sert de plus en plus pour échapper aux sanctions.
Volatils, spéculatifs, déconnectés du réel… Les cryptoactifs seraient-ils les bulbes de tulipes du XXIe siècle ? L’analogie fleurit chez les sceptiques, dont Olivier Klein, professeur d’économie à HEC et patron de Lazard Frères Banque : "Ils ne sont fondés sur rien, ni sur le développement économique, ni sur la valeur des entreprises. Leur prix est purement auto-référentiel, il dépend de ce que les gens sont prêts à payer pour en acheter, en pensant qu’ils vaudront plus cher demain." L’affaire des tulipes néerlandaises, on le sait, avait mal tourné en 1637. A mesure que le marché des cryptos grossit, certains redoutent que l’histoire ne se répète. Interrogé par L’Express, le professeur à Harvard Kenneth Rogoff sonne l’alarme, inquiet des conflits d’intérêts qui motivent Donald Trump à faire la promotion du secteur. Le vent a clairement tourné depuis janvier. Derrière le président républicain, l’administration fédérale se range dans le camp des procryptos. Jusqu’au sommet de la SEC, où l’intransigeant Gary Gensler a été remplacé par un grand défenseur du secteur, l’avocat Paul Atkins.
BlackRock, symbole de la porosité entre deux mondes
La crainte de Kenneth Rogoff se fonde aussi sur les liens grandissants entre l’écosystème crypto et l’industrie financière traditionnelle. BlackRock est devenu le symbole de cette porosité, avec le succès phénoménal de son ETF sur le bitcoin, un instrument financier qui réplique les variations du cours de la reine des cryptos, évitant à son détenteur d’acheter des jetons en direct. Lancé début 2024 aux Etats-Unis, il concentre déjà près de 70 milliards de dollars. Le démarrage de son équivalent en Europe est plus poussif, avec un encours de l’ordre de 300 millions d’euros cumulé en deux mois.
Particuliers, caisses de pension, fonds souverains… Ces titres financiers commencent à se faire une place dans les portefeuilles du monde entier. "Les cryptoactifs peuvent permettre à certains de bâtir des fortunes, mais l’effondrement de leurs cours pourrait déstabiliser beaucoup d’investisseurs et ruiner des gens", estime Olivier Klein. L’ancien patron de la Bred n’est pas pessimiste pour les banques européennes, car elles "n’ont pas diversifié leurs capitaux propres dans les cryptos". Il faut dire que les exigences réglementaires sont maximalistes : pour 100 euros d’achats de cryptoactifs, un établissement de l’UE doit immobiliser 100 euros de fonds propres. Dissuasif. Le règlement MiCA – Markets in crypto-assets – en vigueur depuis l’été dernier, apporte un deuxième niveau de protection, en contraignant les émetteurs et les prestataires de services à montrer patte blanche.
Les cryptoactifs ne sont fondés sur rien
Olivier Klein, patron de Lazard Frères Banque
Autre forme de cryptoactifs, la génération montante des stablecoins rassure et questionne à la fois. Ceux-ci ne s’assoient pas sur du vent : ils sont adossés à une devise. Pour chacun, un dollar, ou un euro, est mis de côté par l’émetteur. Moins volatils et accessibles dans des pays où le dollar ne l’est pas, ils permettent des transactions plus rapides, à peu de frais, notamment par des migrants vers leur pays d’origine. Ce marché, de l’ordre de 250 milliards de dollars aujourd’hui, n’est pas dénué de risque pour autant. Le moindre doute sur la disponibilité de la réserve est susceptible de semer la panique. Le poids lourd Tether a investi ses dollars dans des bons du Trésor américain, près de 120 milliards de dollars au dernier pointage, soit à peu près autant que l’Allemagne. Une concentration alarmante ?
Eric Monnet relativise. "Lorsqu’ils ne sont pas régulés, les acteurs des stablecoins sont très opaques, reconnaît le directeur d’études à la Paris School of Economics. Malgré tout, l’exposition de Tether ne représente que 0,3 % du stock de dette américaine." De la même façon, s’agissant des autres cryptoactifs, l’économiste tempère : trop marginaux pour provoquer une déroute mondiale. Mais une autre menace se précise.
Comme d’autres experts, Eric Monnet ne redoute pas tant, à court terme, un krach crypto, façon Lehman Brothers, venu des Etats-Unis, qu’une menace pour la souveraineté monétaire des autres pays. D’autant que le Genius Act, en cours de discussion outre-Atlantique, est de nature à démultiplier le marché des stablecoins, en renforçant ses acteurs. L’ambition de Trump et de son secrétaire au Trésor Scott Bessent est surtout d’enrayer la dédollarisation. "Leur stratégie consiste à utiliser la puissance américaine, en l’occurrence les grands acteurs privés, en les incitant à émettre des stablecoins adossés au dollar", explique l’économiste. Imaginez la force de frappe d’un Amazon qui proposerait à ses clients du monde entier d’ouvrir un portefeuille doté en jetons à la sauce "Maga"…
La souveraineté monétaire européenne en jeu
Vu d’Europe, cet impérialisme monétaire inquiète. C’est autant d’argent qui n’irriguera pas les dépôts des banques européennes. Un risque de change accru. La problématique de la souveraineté monétaire ne date pas de janvier 2025 : le projet "libra" de Facebook, en 2019, avait déjà mobilisé les institutions financières. L’aventure avait tourné court. "Si on avait laissé se créer une monnaie totalement privée pour 3 milliards d’utilisateurs, cela aurait changé la donne monétaire", estime Christian de Boissieu. En Europe, l’idée de créer un euro numérique a émergé de ce coup de chaud. Complexe, technique, le projet fait grincer les banques commerciales. "L’épargnant pourrait, d’un simple clic, basculer ses dépôts en monnaie numérique de banque centrale. Même si ce montant est plafonné, les banques peuvent rapidement se retrouver étouffées, ce qui peut provoquer un risque systémique de liquidité. Sans aller jusque-là, si l’argent sort trop du circuit bancaire, qui va accorder des crédits ?", pointe Olivier Klein.
Un autre levier a, lui, été écarté par la Banque centrale européenne, celui de convertir une partie de ses réserves en cryptos. La Banque nationale suisse tient le même discours. Pas assez sûr, ni liquide, ni stable. En République tchèque, le gouverneur Ales Michl est bien plus ouvert à la question. Pourquoi ne pas détenir 5 % des réserves nationales en bitcoin, dans une optique de diversification ?, suggère cet ancien dirigeant d’un fonds d’investissement. Aux Etats-Unis aussi, Donald Trump soutient l’idée. Professeure adjointe en finance à l’Iéseg, Suwan Long rappelle qu’à ce stade, la loi l’interdit. Elle pointe aussi le signal très négatif pour le billet vert d’un tel projet. "Si le gouvernement américain décide d’avoir des réserves en bitcoin, cela remet en cause la confiance dans le dollar. En outre, il n’existe pas de Fort Knox numérique. Comment avoir la garantie de leur sécurité ?". Pas sûr que ces arguments de bon sens infléchissent les desseins du président.