EXCLUSIF. En Nouvelle-Calédonie, le risque d’une "spirale infernale" : ce rapport qui sonne l’alarme
Le bilan est lourd : 14 morts, 2,5 milliards d’euros de dégâts, 6 000 emplois perdus, 3 000 arrestations, et un vivre-ensemble plus fragile que jamais. La Nouvelle-Calédonie se remet difficilement des émeutes qui ont déchiré son territoire en 2024. Elles avaient commencé quelques heures avant l’adoption par les députés, dans la nuit du 14 au 15 mai, d’un projet de loi constitutionnel prévoyant le dégel du corps électoral. Retiré depuis, le texte laisse l’archipel dans l’incertitude. Son avenir institutionnel est suspendu aux discussions entre indépendantistes et loyalistes, qui doivent se réunir à l’Elysée ce mercredi 2 juillet.
Dans un rapport publié la veille des discussions, auquel L’Express a eu accès dans sa version provisoire, la délégation parlementaire aux outre-mer assure avoir perçu "la volonté d’échapper à la spirale de la violence" des responsables politiques. Quatre rapporteurs la composent : Philippe Gosselin (LR), Davy Rimane (GDR), ainsi que deux députés de Nouvelle-Calédonie - le loyaliste Nicolas Metzdorf (EPR) et l’indépendantiste Emmanuel Tjibaou (GDR). Cette mission d’information est la preuve, selon eux, que les deux élus calédoniens "travaillent ensemble". Ils se rejoignent sur un point : chacun souhaite que les prochaines élections provinciales aient lieu, avec ou sans accord.
"Imprévoyance ou aveuglement ?"
Mais les députés s’inquiètent de la situation de l’archipel. Un an après les plus violentes émeutes qu’a connues le territoire en quarante ans, un nouvel embrasement est possible. "La tension est palpable. Mais la volonté d’aboutir à un accord existe. Les responsables politiques ont pris conscience que la situation économique et sociale est si précaire qu’il est indispensable de trouver une solution commune", assure à L’Express Davy Rimane, président de la délégation parlementaire aux outre-mer. Explosion du chômage, entreprises en faillite, fuite des soignants… "La crise est désormais existentielle", s’alarment les rapporteurs.
Pour eux, Paris est allé vite - trop - dans son projet de réforme du corps électoral, restant sourd aux alertes. Le texte, poussé par l’exécutif et les élus loyalistes, devait ouvrir le droit de vote aux résidents installés depuis au moins dix ans sur l’archipel. Une "nécessité juridique et démocratique", insistait Matignon en mai 2024, alors que 20 % des électeurs sont exclus du vote. Une précédente mission alertait dès avril sur un "passage en force" susceptible d’aboutir à "une crispation encore plus grande". "Leurs craintes étaient malheureusement bien fondées", regrettent les rapporteurs. A l’époque, les forces de l’ordre étaient majoritairement mobilisées sur les préparatifs des Jeux olympiques. "Imprévoyance ou aveuglement ?", s’interrogent-ils désormais.
Fuite des soignants
Le bilan économique des violences est vertigineux. Selon le gouvernement calédonien, il s’élève à 300 milliards de Francs Pacifique, "soit environ 2,5 milliards d’euros". Crise du nickel, effondrement de l’activité du secteur du BTP et de celle du tourisme… Les députés décrivent un archipel s’enfonçant dans la crise, malgré les 654 millions d’euros débloqués par l’Etat en 2024. "L’économie néo-calédonienne n’est pas en difficulté, elle est à terre", déclare Sonia Backès, la présidente (loyaliste) de la province Sud. Citée dans le rapport, elle insiste sur la situation inédite dans laquelle sont plongées les familles calédoniennes : "La majorité arrivera en fin de droits en juillet. Les gens n’ont plus d’argent et certains ne savent pas comment nourrir leurs enfants." "Certains ne mangent qu’une fois par jour, à 11 heures. Le soir, on nourrit les enfants et on se contente d’un café ou d’un thé", témoigne une élue. "Des personnes qui avaient une bonne situation avant les émeutes sont tombées dans une grande précarité", observe Davy Rimane.
A cette économie en berne s’ajoute la souffrance sociale. Près de la moitié (47 %) des professionnels de santé envisagent de quitter le "Caillou" alors que "soixante structures de santé auraient été brûlées ou pillées". La province Nord ne compte que 70 médecins pour 50 000 habitants. Sur "80 postes d’infirmière, seuls 42 sont pourvus". Plusieurs soignantes envisagent de quitter leur poste. Le centre hospitalier Nord "n’a plus ni service d’urgence ni de chirurgie". Une évacuation sanitaire d’urgence vers Nouméa, au sud, ne peut avoir lieu que durant la journée. L’hélicoptère civil n’est en effet "plus habilité à voler la nuit", faute d’assurance. En cas d’urgence, un "hélicoptère Puma de l’armée" prend "parfois le relais", a-t-on assuré aux parlementaires. Dans la province des îles Loyauté, les conditions sont pires : on compte deux médecins pour 18 353 habitants - et aucun hôpital.
Départs et ingérences
Devant ces conditions de vie de plus en plus difficiles, beaucoup s’exilent. D’après des données publiées en début d’année par la chambre de commerce et d’industrie, "il y a eu, en 2024, 10 700 départs de plus que d’arrivées". Ce chiffre est cinq fois supérieur aux années précédentes. Ces partants sont en grande partie "des 'Occidentaux', non originaires de Nouvelle-Calédonie et souvent privés du droit de vote aux élections provinciales, souligne le rapport. Mais certains émigrants sont aussi kanaks, parfois cadres et bien formés, qui n’ont plus confiance en l’attractivité et donc en l’avenir du territoire". David Guyenne, président de la chambre de commerce et d’industrie de Nouvelle-Calédonie, s’alarme du risque d’une "morte lente" de l’économie calédonienne.
Vulnérable, l’archipel risque aujourd’hui d’être la proie de puissances étrangères. Les rapporteurs évoquent le rôle de la Russie, qui a mené une cyberattaque au moment des émeutes. Ils insistent surtout sur celui de l’Azerbaïdjan. Paris est dans le viseur de Bakou depuis son engagement aux côtés de l’Arménie dans le conflit qui oppose les deux pays. "Le régime d’Ilham Aliyev a en effet instrumentalisé, via le Groupe d’initiative de Bakou (BIG), la cause indépendantiste pour réaliser son propre agenda offensif contre la France", écrivent les rapporteurs. Une campagne de désinformation fomentée par Bakou au moment des émeutes a déjà été pointée par Viginum, le service de Matignon chargé de la vigilance contre les ingérences étrangères. Plusieurs leaders indépendantistes s’étaient notamment rendus sur place dans le cadre de réunions avec les autorités azerbaïdjanaises. Afin d’éviter toute déstabilisation dans le débat politique local, "il est important de préserver le territoire des ingérences venues d’ailleurs", écrivent les rapporteurs.
Un an après les émeutes, de nouvelles discussions ont eu lieu entre indépendantistes et loyalistes. Organisées sous la houlette du ministre des Outre-mer, elles n’ont toutefois abouti à aucun accord. La proposition portée par Manuel Valls prévoyait notamment la création d’un statut international de la Nouvelle-Calédonie et celle d’une double nationalité française et calédonienne. Une proposition apportant "la possibilité de répondre aux aspirations puissantes" du FLNKS, le parti indépendantiste, pour Emmanuel Tjibaou. Un "projet d’indépendance" selon Sonia Backès, représentante d’un camp loyaliste très opposé à cette idée. Devant l’absence d’accord, l’Elysée reprend la main pour que loyalistes et indépendantistes trouvent un terrain d’entente. Tous savent que l’instant est hautement inflammable. "Les événements de l’année dernière ont laissé des blessures visibles sur le territoire. Mais aussi des plaies invisibles, que l’on mettra du temps à guérir", prévient Davy Rimane. Une certitude est partagée par tous : la situation de la Nouvelle-Calédonie ne peut pas attendre.