Boualem Sansal, Christophe Gleizes… L'Algérie et le syndrome de Téhéran
Le secret a été gardé durant treize mois. Treize mois d’une bataille sourde pour rapatrier le journaliste français Christophe Gleizes, arrêté à Tizi Ouzou, où il enquêtait sur les heures de gloire du club de football de la Jeunesse sportive de Kabylie (JSK). Un mot d’ordre à Paris : pas de vagues. Un espoir : l’expulsion plutôt que la "judiciarisation", comprenez le tribunal. Espoir douché ce 29 juin, après la condamnation du reporter à sept ans de prison ferme, notamment pour "apologie du terrorisme". En cause, ses contacts avec un dirigeant de la JSK, également cadre du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie, la bête noire du régime, considéré en Algérie comme une organisation terroriste.
Mais la faute majeure de Christophe Gleizes est ailleurs : le malheureux porte un passeport bleu-blanc-rouge, en pleine guérilla diplomatique entre les deux rives de la Méditerranée. La proie idéale. Son interpellation le 28 mai 2024, soit quinze jours avant qu’Emmanuel Macron n’informe, en aparté, son homologue algérien du changement imminent de la position française sur le Sahara occidental en faveur du Maroc, laissait peu de chances au collaborateur du groupe So Press. L’année d’escalade sans précédent qui s’ensuivit dissipa tout optimisme.
Depuis le 29 juin, la France compte donc un otage de plus dans les geôles algériennes. Le plus connu d’entre eux s’appelle Boualem Sansal. L’écrivain de 80 ans, atteint d’un cancer, a été arrêté le 16 novembre dernier pour avoir "porté atteinte à l’unité nationale" en déclarant que la partie ouest de l’Algérie actuelle appartenait au Maroc avant la colonisation tricolore. Sa condamnation à cinq ans de détention vient d’être confirmée en appel ce 1er juillet.
Voilà à quoi est réduite la relation entre Paris et Alger : un vulgaire chantage sous couvert de "justice indépendante", dans une Algérie où nul n’ignore que l’exécutif – le président et son cartel de généraux – décide de tout. "On est à la table de poker. Les Algériens ont la main", résume un connaisseur du sérail. Le procédé est connu, pratiqué depuis 1979 par un Etat que l’Algérie tient en haute estime : l’Iran, soutien affiché du Front Polisario pour l’indépendance du Sahara occidental contre le Maroc. On l’appelle poliment "diplomatie des otages". Pour quels dividendes ? La question demeure entière, pour Téhéran comme pour Alger.