Une révolution démographique : pourquoi la chute de la natalité est pire que ce que vous pensez
C’est, avec le réchauffement climatique et l’IA, le bouleversement majeur du XXIe siècle. Alors que nos imaginaires ont longtemps été hantés par la crainte de la surpopulation (de Soleil Vert à La Cité de la joie), nous commençons tout juste à prendre conscience des conséquences vertigineuses de la dénatalité. Paru en anglais en 2019 et traduit par les Arènes, Planète vide des Canadiens Darrell Bricker et John Ibbitson a été précurseur dans cette révolution copernicienne.
Depuis, les Nations unies, qui avaient fixé le pic de la population mondiale à 2100, l’ont avancé au début des années 2080. Mais les spécialistes savent que les projections de la Division de la population, revues à la baisse tous les deux ans, sont bien trop prudentes. Le modèle de l’ONU envisage toujours des rebonds des taux de fécondité, comme cela a été le cas pour la France à la fin des années 1990 et dans les années 2000. Il ne prévoit pas non plus qu’un pays puisse passer sous la barre de 0,5 enfant en moyenne par femme. Or Macao (que les Nations unies séparent de la Chine dans ses analyses) enregistrait l’année dernière un taux de fécondité de 0,58, et les naissances y sont encore en forte baisse depuis six mois. Selon l’économiste Jesus Fernandez-Villaverde de l’université de Pennsylvanie, la population mondiale pourrait ainsi entamer son déclin dès 2055.
Angoisses existentielles
Déjà, des grandes puissances comme la Chine ou la Russie perdent des habitants. Contrairement au Japon, doyen de l’humanité, les nations à revenus moyens, comme en Amérique latine, risquent d’être vieilles avant de devenir riches. Le Chili et la Colombie flirtent avec le 1 enfant par femme. Les Etats musulmans n’échappent pas au phénomène : les taux de fécondité de la Tunisie, l’Iran ou la Turquie ont plongé sous les 1,6. En Europe, c’est l’Etat-providence, basé sur la solidarité intergénérationnelle, qui se retrouve directement menacé, d’autant plus qu’en France, la dette publique s’élève à 114 % du PIB.
Partout, on retrouve les mêmes angoisses existentielles et les mêmes volontés de "réarmement" démographique, avec des tonalités plus ou moins réactionnaires en fonction du degré d’autoritarisme des régimes. Loin de la politique de l’enfant unique officiellement abandonnée en 2015, Xi Jinping a appelé les Chinoises à "perpétuer les vertus traditionnelles de la nation chinoise". En Turquie, Erdogan est parti en guerre contre la "perversion" LGBT et… les césariennes, boucs émissaires de l’effondrement des naissances.
Le flop de Viktor Orban
Les politiques natalistes viennent pourtant de connaître un revers retentissant du côté de la Hongrie. L’ultraconservateur Viktor Orban, qui en a fait son cheval de bataille civilisationnel, a injecté plus de 10 milliards d’euros en incitations fiscales, avec notamment une exonération d’impôts à vie pour les mères de quatre enfants ou plus, venant d’être étendue aux mères de deux enfants. En 2024, la Hongrie a connu le nombre de naissances (77 500) le plus faible depuis l’instauration de cette statistique en 1949. Après un rebond dans les années 2010, le taux de fécondité hongrois a chuté à 1,38, et le pays ne compte plus que 9,5 millions d'habitants, contre 10,7 en 1980.
Paru en début d’années, le remarquable Balançoires vides de Maxime Sbaihi (L’Observatoire) tente d’apporter des réponses libérales, entre les politiques natalistes à l’extrême droite et le déni sur le sujet à gauche. Comme l’explique le directeur stratégique du Club Landoy, nous faisons des enfants plus tard, conséquence du rallongement des études, d’un accès plus compliqué au logement et d’une précarisation des jeunes actifs. La bonne nouvelle, c’est que le désir d’enfant est toujours là, malgré les discours médiatiques sur les "childfree". La mauvaise, c’est que les jeunes générations manquent de temps, d’espace et de moyens pour concrétiser leurs projets familiaux. Rappelant qu’on ne "naît pas d’une incitation fiscale", que la fécondité résiste mieux dans les pays avec une meilleure égalité hommes-femmes sur le marché du travail et que l’Etat n’a pas à entrer dans la chambre à coucher des Français, Maxime Sbaihi plaide ainsi pour réorienter les politiques et notre modèle économique vers la jeunesse et la petite enfance.
Une chose est certaine : nos compatriotes n’ont pas pleinement intégré l’ampleur de cette révolution démographique en cours. A moins de résoudre la quadrature du cercle, ils ne pourront pas éternellement s’opposer à l’immigration et rechigner à travailler plus longtemps, tout en faisant de moins en moins d’enfants.