Et si "Les Dents de la mer" n’avaient jamais vu le jour ? Le génie entrepreneurial de Spielberg en dix leçons
Un demi-siècle après sa sortie, la terreur continue d’opérer et pourtant, tout ce que vous avez vu dans le chef-d’œuvre les Dents de la mer (Jaws) est faux. Ou plutôt brillamment bidouillé. Pour les rares spectateurs qui seraient passés à côté de ce film culte, petit retour sur une histoire somme toute assez banale : une attaque de grand requin blanc sème la panique dans une paisible station balnéaire du Massachusetts, Amity, en pleine saison estivale. Depuis, partout dans le monde encore, dans les mers du monde entier, les cheveux des vacanciers se dressent sur leur tête dès qu’un objet non identifié les frôle. Merci Steven Spielberg, qui a réussi ce pari fou : faire ressentir à chacun cette peur primale d’être attaqué. Quatre ans plus tôt, à seulement 25 ans, il était parvenu, avec Duel, à réaliser une traque haletante sur une route du désert californien, avec seulement deux véhicules - une voiture prise en chasse par un camion. Pourtant, si le génie du réalisateur réside dans ce qu’il provoque chez le spectateur, ce sont d’autres qualités qui lui ont permis, avec les moyens du bord, de contourner des obstacles et de monter une entreprise rentable : l’imagination et le culot.
Lorsqu’il décide de tourner les Dents de la mer, Spielberg n’a en main qu’un script minimaliste. La première grande leçon du cinéaste américain est d’avoir pris acte de ce que son film ne serait pas. La deuxième leçon ? L’écoute. Il suit les conseils de Sidney Sheinberg, son mentor et patron du studio Universal Pictures, qui l’oriente vers une histoire de requins - Jaws est une adaptation du roman éponyme de Peter Benchley, paru un an plus tôt. Spielberg fait sienne l’idée de son ami. Sa seule exigence (troisième leçon) : l’océan Atlantique comme décor. Non négociable. "L’eau du lac, de l’étang, de l’aquarium… n’a pas la même texture ou violence que l’océan", racontera-t-il plus tard dans le documentaire The Making of Jaws.
Peu importe comment l’histoire allait cheminer : Spielberg voulait un personnage "eau", brutal et organique. Quatrième leçon : faire fonctionner son intelligence avec très peu de moyens. Aucun requin blanc n’ayant fait l’Actors Studio, le jeune réalisateur fait appel à un requin mécanique, surnommé "Bruce". Problème : l’engin, qui fonctionnait parfaitement en eau douce, n’apprécie guère l’eau salée de la mer. En raison de problèmes techniques constants, le tournage prend du retard. L’idée de génie de Steven Spielberg ? Plutôt que de montrer le prédateur, il choisit d’en suggérer la présence. Résultat : pendant les deux tiers du film, le requin est absent. En outre, l’utilisation d’un petit requin se débattant dans une cage permet au réalisateur de déchaîner une violence XXL. Il filme une mer calme qui, l’instant d’après, devient incontrôlable, ou il s’attarde en gros plan sur les visages terrifiés des comédiens qui simulent l’épouvante. Ajouter un aileron, des bouillonnements, une ombre furtive… et le tour est joué. "C’est ce que nous ne voyons pas qui est vraiment effrayant", expliquera Spielberg. Peut-être s’est-il souvenu que dans le film horrifique Psychose, le meurtre de Janet Leigh sous la douche est simplement suggéré… mais parfaitement réussi, grâce à de l’eau glacée versée, sans la prévenir, sur l’actrice hurlant de surprise. Là résidait le génie d’Hitchcock, lassé de ne pas trouver le cri adéquat.
Un sens du timing parfait
Pour signifier la présence du requin dans Jaws, la musique repose sur un ostinato, (motif musical répété sans cesse) composé seulement de deux notes, mi et fa, jouées dans le grave. Steven Spielberg aurait ri la première fois l’en entendant : son compositeur, John Williams, insiste pour l’imposer, et Spielberg, reconnaissant son propre biais cognitif, finit par l’accepter (cinquième leçon). Le réalisateur a également su faire confiance à son équipe, malgré les difficultés, comme l’état d’ébriété notoire de Robert Shaw dès le premier jour de tournage. Il a encouragé les propositions de ses collaborateurs pour renforcer la crédibilité du film. Cette sixième leçon est celle du collectif. La septième est celle du travail sans relâche du réalisateur : déconstruction puis reconstruction du récit pour provoquer cette angoisse parfaite aussi bien sur le plateau qu’en post-production.
Pour le tournage, Spielberg avait prévu 65 jours. Il durera plus de cinq mois, en raison notamment des conditions météorologiques compliquées d’un océan capricieux. Mais le cinéaste tient bon. Le budget initial de 4 millions explose : le film en coûtera finalement 9. Il a su convaincre les investisseurs de le suivre (huitième leçon) tout en réfléchissant à une date de sortie parfaite (neuvième leçon). Le 20 juin 1975, jour officiel de l’été, quand les rêves de baignades commencent, Jaws débarque dans 409 salles américaines en simultané. Un sens du timing brillant et payant. Le long-métrage devient le premier blockbuster de l’histoire du cinéma. Véritable phénomène, il engrange plus de 500 millions de dollars au box-office et reçoit trois Oscars. Avec ce coup de maître, Spielberg bâtit la première pierre de ce qui deviendra un empire, de quoi devenir au passage l’entrepreneur de ses rêves futurs (dixième leçon).