Mort d'Olivier Marleix : "L’extrême gauche et l’extrême droite communient dans le complotisme"
Depuis la mort du député Olivier Marleix, il ne fait pas bon lire les messages postés sur les réseaux sociaux par les plus complotistes de nos personnalités politiques ou médiatiques. Les circonstances du décès du député Les Républicains, opposant revendiqué et virulent à Emmanuel Macron, ont immédiatement alimenté la machine à fantasmer des assassinats politiques. "Olivier Marleix is the new Robert Boulin", a ainsi écrit le journaliste Arnaud Viviant, résumant en un tweet la pensée dominante dans la complosphère. Et la théorie du complot fait ici consensus.
D’un extrême à l’autre… Qu’ils s’appellent Nicolas Dupont-Aignan, Gilbert Collard, Florian Philippot, politiques engagés très à droite, ou Aude Lancelin, Arnaud Viviant, journalistes engagés très à gauche, tous se rejoignent dans un bel esprit de communion autour de lourds sous-entendus selon lesquels l’ancien président du groupe LR à l’Assemblée aurait payé de sa vie sa dénonciation du rachat d’Alstom, fleuron de l’industrie française, par l’Américain General Electric.
Dans cet univers qui gravite loin de la raison et des faits, entretenant souvent une proximité avec le pouvoir russe, on croit dur comme fer qu’un président de la République français peut commanditer des assassinats et les maquiller en suicides. L’Express a demandé à Rudy Reichstadt, fondateur du site Conspiracy Watch, de décrypter ces réactions aussi pavloviennes qu’effarantes, qui toutes reposent, d’abord et avant tout, sur un fait indiscutable et tragique : la mort d’un homme, qu’on ne laisse pas reposer en paix.
L’Express : Depuis la mort d’Olivier Marleix, on assiste, médusés, à une déferlante de réactions politiques complotistes. Les deux extrêmes du spectre politique semblent s’unir pour suggérer que le député Les Républicains, opposant à Emmanuel Macron, a été assassiné.
Rudy Reichstadt : Effectivement, nous observons des réactions sans filtre et une convergence transpartisane qui peut, a priori, surprendre. L’extrême gauche et l’extrême droite se rejoignent autour d’une narration complotiste d’ensemble consistant à considérer qu’Emmanuel Macron non seulement a le pouvoir de faire assassiner ses opposants politiques mais n’aurait en plus aucun problème à le faire ! Derrière cela, il y a l’idée, complètement banalisée dans la complosphère, que nous sommes gouvernés par des psychopathes sans foi ni loi, ne reculant devant aucun procédé, un peu comme dans un épisode de la série House of Cards.
Ainsi, quand on apprend le suicide d’une personnalité qui a combattu politiquement le président de la République, la structure narrative d'accueil de l’information vient piocher dans le passé (les suicides de Bérégovoy ou de Grossouvre par exemple) et dans l’actualité pour fabriquer artificiellement un halo de mystère autour d’une tragédie hélas tristement banale. Il faut savoir que le médecin légiste chargé d’une autopsie a pour obligation de signaler toute anomalie susceptible de mettre à mal la piste du suicide. S’il suspecte un homicide, il doit en informer immédiatement le Parquet et le permis d’inhumer ne pourra alors être délivré que plus tard par l’autorité judiciaire, une fois l’obstacle médico-légal levé. Bien sûr, un complotiste pourrait répondre que le médecin légiste fait lui aussi partie du complot…
Comment un homme comme Olivier Marleix qui allait publier en octobre un livre fondamental sur la dissolution de la France a t-il pu se suicider ? Oui il est des douleurs qui nous échappent mais je demande avec gravité une enquête irréprochable sur les circonstances de sa… pic.twitter.com/1O6m2c7zwn
— N. Dupont-Aignan (@dupontaignan) July 8, 2025
Le journaliste Arnaud Viviant, qui collabore au média Regards, a posté sur X ce message : "Olivier Marleix is the new Robert Boulin." Le ministre du Travail de Valéry Giscard d'Estaing a été retrouvé noyé dans la forêt de Rambouillet en octobre 1979 et sa famille a toujours refusé de croire à son suicide.
La mort de Robert Boulin est une affaire dans laquelle l’hypothèse d’un assassinat est tout sauf corroborée. Mais il existe autour de ce décès une suspicion tenace, alimentée à la fois par de véritables lacunes dans la conservation des scellés par exemple, mais aussi par une forme de populisme auquel ont sacrifié des journalistes de renom. On a ainsi accusé sans preuve Jacques Chirac et le Service d’action civique (SAC), à la main de Charles Pasqua, d’avoir assassiné un ministre et d’avoir maquillé le tout en suicide. Il y a pourtant plusieurs éléments matériels qui confortent l’explication par le suicide, à commencer par son comportement la veille de sa mort et les lettres d’adieu qu’il a rédigées.
S’agissant d’Olivier Marleix, l’analogie a été faite avec la mort de Robert Boulin mais aussi avec celle d’Eric Denécé. Cet expert des questions de renseignement connu pour son tropisme pro-Kremlin et conspirationniste (il intervenait d’ailleurs régulièrement sur des sites d’extrême droite comme Radio Courtoisie ou Tocsin) a été retrouvé mort dans son véhicule il y a quelques semaines. Il s’est vraisemblablement suicidé, même si la complosphère est quasi-unanime à considérer qu’il a été victime d’un homicide. Or voilà qu’à présent certains font un lien entre le sort d’Eric Denécé et celui d’Olivier Marleix. Les deux hommes auraient eu en commun d’avoir critiqué la vente d’Alstom à General Electric. C’est l’argument principal des complotistes pour conclure que ces deux personnalités ont été éliminées sur ordre d’Emmanuel Macron !
Là encore, nous assistons à une communion de l’extrême gauche et de l’extrême droite dans le complotisme. Florian Philippot, ancien numéro deux du Front national et président des Patriotes, a écrit sur X : "Olivier Marleix avait notamment dénoncé 'le pacte de corruption' autour de la Macronie dans la gravissime affaire Alstom”, tandis qu’Aude Lancelin, journaliste pro-Gilets jaunes et fondatrice du média QG, a retweeté le post tout en sous-entendus de Jean-Baptiste Rivoire du site Off Investigation : "Une troisième personnalité française révoltée par le comportement de Emmanuel Macron dans le bradage du groupe Alstom à General Electric en 2014 décède en quelques mois. Cela commence à faire beaucoup".
Cela résume bien le problème des théories complotistes qui, toujours, reposent sur des éléments factuels. Olivier Marleix s’est bien opposé à la vente d’Alstom. Il préside en 2019 la commission d'enquête parlementaire sur la politique industrielle de la France, et saisit le Parquet national financier, décidé à prouver qu’il s’agit là d’un abandon organisé par Bercy.
C’est tout le problème avec les théories du complot. Il s’agit toujours d’un ensemble de spéculations non prouvées, de rumeurs non vérifiées, de fantasmes voire de mensonges tissés autour d’un noyau d’éléments factuels – sinon, elles ne seraient pas si efficaces ! Il est essentiel que la théorie fumeuse soit toujours enracinée dans le réel. Oui, Olivier Marleix est mort, c’est un fait. Oui, il avait dénoncé la vente d’Alstom à General Electric, c’est un autre fait. Pour le reste, face à des accusations aussi graves, qui supposent un complot au plus haut sommet de l’Etat, on ne peut que rappeler quelques principes élémentaires de bonne hygiène intellectuelle : 1. des affirmations extraordinaires nécessitent des preuves extraordinaires ; 2. ce qui peut être affirmé sans preuve peut être rejeté sans preuve ; 3. Si une explication plus simple (ici : le suicide) suffit, elle doit être privilégiée. En d’autres termes, le complot n’est la bonne explication que lorsqu’il demeure la seule explication plausible après examen rigoureux des alternatives.
Mais à qui et à quoi sert la thèse du complot ?
Nicolas Dupont-Aignan comme Florian Philippot sont devenus des spécialistes du complotisme dont ils se servent comme d’une ressource de mobilisation politique. J’ai personnellement des doutes sur le fait qu’ils y croient eux-mêmes. J’y vois surtout le signe d’une démagogie et d’un cynisme achevés. Est-ce qu’ils ont fini par se laisser réellement contaminer par cette vision du monde, je n’en sais rien, je ne l’exclus pas. Ce qui est sûr, c’est que sans cela, on parlerait beaucoup moins d’eux et que je les crois assez lucides pour le savoir. Je pense aussi qu’il ne faut pas négliger un effet vautour : toute mort, suspecte ou pas, est exploitée jusqu’à la corde par des entrepreneurs de politisation populiste. C’est le cas avec Nicolas Dupont-Aignan commentant la mort d'Olivier Marleix ou, pas plus tard qu’aujourd’hui, de François Asselineau commentant celle de l’humoriste Bun Hay Mean.
Un autre point apparaît toujours tôt ou tard dans ces théories du complot : le rôle de l’influence russe.
Oui, ces théories sont largement exploitées par la propagande russe. Ainsi, la malnommée "Fondation pour combattre l’injustice", une pseudo-ONG fondée par l'oligarque Evgueni Prigojine – dont il n’est pas du tout extravagant de penser qu’il a été victime, lui, d’une authentique élimination politique –, a vocation à dévoiler les scandales policiers et judiciaires français. Sur leur site, il est écrit qu’ils défendent les droits de l’Homme et collaborent avec Amnesty International – ce qui est évidemment faux. Ils ont publié, il y a quelques mois, un contenu dénonçant l’existence d’un "escadron de la mort" à la main de l’Elysée et qui serait dirigé par Alexandre Benalla. Cette équipe de tueurs ultra-secrète serait même derrière la mort du député Olivier Dassault et aurait dans son collimateur Jordan Bardella ou Jean-Luc Mélenchon. L’idée est toujours la même : faire accréditer l’idée qu’en France, le chef de l’Etat fait assassiner ceux qui le dérangent ou s’opposent à lui. Si l’on ne craignait pas d’être facétieux, on dirait : comme Poutine lui-même !