Les secrets de Polytechnique, l’école qui forme les étoiles françaises de l’IA
Tout l’été, L’Express raconte la fabrique des élites européennes à travers sept lieux emblématiques où se forment les futurs leaders du Vieux Continent : écoles de business, universités prestigieuses, laboratoires de recherche, pépinières de talents dans la mode, le design ou l’hôtellerie… Une autre manière de redécouvrir l’Europe à travers ses pépites de l’enseignement supérieur, que le monde entier nous envie.
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Oubliez les banals cocktails d’anciens élèves autour de petits fours tièdes. Sophie Monnier tend son smartphone et fait défiler les canaux de la communauté "X-IA", qu’elle anime depuis 2018. D’abord sur l’application Discord où 1 600 polytechniciens, comme elle, décortiquent les dernières avancées technologiques et se partagent les opportunités professionnelles. Chaque mois, une poignée d’entre eux se retrouve également après le travail et jusque tard dans la soirée, dans l’enceinte prestigieuse de l’école ou d’autres lieux de la capitale afin d’ausculter l’IA sous tous ses angles : santé, climat, défense, données, ou encore ces fameux "agents" qui électrisent le secteur… Car l’intelligence artificielle ne connaît pas vraiment de frontières. Un peu comme "l’X", le surnom donné à Polytechnique.
Les "X-IA" barbotent dans des start-up, des multinationales, des Big Tech américaines, des laboratoires de recherche, énumère Sophie Monnier, qui de son côté exerce chez InstaDeep, une biotech basée à Londres. Quelques émissaires officiels viennent à l’occasion tendre l’oreille. "C’est une bonne veille pour repérer les tendances, les différentes écoles de pensées", atteste Marc Revol, promo X-15, aujourd’hui conseiller innovation de la ministre du Numérique Clara Chappaz. "Le mot d’ordre ? No bullshit (pas de balivernes)", glisse Sophie Monnier.
Les places à ces événements s’arrachent vite. Y compris chez les étudiants qui n’ont pas encore quitté les bancs de l’école. La dynamique s’est nettement accélérée depuis la sortie de ChatGPT, qui a replacé l’IA au cœur du débat public. Mais elle doit aussi beaucoup à une génération montante de diplômés devenus les nouvelles figures de proue de la tech française. Le plus connu est Arthur Mensch, cofondateur de Mistral avec un autre polytechnicien, Guillaume Lample, déjà intervenu lors d’un événement X-IA. Les deux acolytes partagent le haut de l’affiche avec Alexandre Lebrun (Nabla), Matthieu Rouif (PhotoRoom), Joëlle Barral (Google DeepMind), Julien Chaumond (Hugging Face) ou Benoît Sagot (Inria). Cette élite attire l’attention du pouvoir à l’heure de la bataille mondiale de l’IA. Lors du dernier salon Vivatech en juin, Arthur Mensch est apparu aux côtés d’Emmanuel Macron, qui n’a pas nié endosser le rôle de VRP de luxe pour la jeune pousse aux ambitions mondiales.
Un prestige historique
Les X brillent dans l’IA. Faut-il s’en étonner ? L’Ecole polytechnique forme depuis plus de deux siècles les cerveaux parmi les plus brillants de la République. Les mathématiciens et physiciens de renom, de Becquerel à Poincaré. La crème des ingénieurs, dans le corps des mines ou des ponts, dont les noms parsèment aujourd’hui les plaques des rues, les mausolées du Père Lachaise et les poutres métalliques de la tour Eiffel. Une pincée de généraux aussi. La statue du "Conscrit de 1814", aux portes de l’établissement depuis le début du XXe siècle, rappelle d’ailleurs le statut militaire de l’école toujours rattachée au ministère de la Défense. Une spécificité qui ne l’a pas empêché de voir défiler des profils plus variés. Des Nobel d’économie, comme Jean Tirole, des présidents, tel Valéry Giscard d’Estaing, ou des patronnes du CAC, à l’instar de Christel Heydemann (Orange) ou Estelle Brachlianoff (Veolia).
Les forces de l’école n’ont pas changé à l’ère de l’IA. "Les mathématiques appliquées sont toujours sa signature scientifique", indique Laura Chaubard, sa directrice rencontrée au Pavillon Boncourt, siège de Polytechnique depuis 1976, à Palaiseau, près de Paris. L’approche abstraite, théorique, commencée en classes préparatoires, s’avère redoutablement efficace pour modéliser le monde grâce aux intelligences artificielles. "ChatGPT n’était pas vraiment une découverte pour l’école polytechnique, ses enseignants, ni même ses élèves", assure Laura Chaubard, qui a pris ses fonctions en octobre 2022, à la veille de la sortie de l’application star de l’IA.
La dimension généraliste de l’X demeure, elle aussi, intacte. Economie, biologie, chimie, sciences sociales, langue, sport… Les polytechniciens sont d’éternels touche-à-tout. "On y apprend à apprendre", sourit Matthieu Rouif, de PhotoRoom. Une fois de plus, une compétence bien utile dans une filière aussi transversale et évolutive que l’IA. Dernière constante : la force du réseau. L’expérience du service militaire forge un esprit de camaraderie, expliquent plusieurs anciens. Les épreuves communes, comme porter de fausses caisses de munitions dans la boue, cimentent un lien durable. Ce réseau cultive une forme d’élitisme. "Je pense que les polytechniciens ont une assurance, une confiance qui leur permet de penser qu’ils peuvent attaquer les problèmes les plus difficiles", affirme Pierre de la Grand’Rive, fondateur de la start-up Delos Intelligence.
"C’est l’équivalent de Disneyland dans l’IA"
Une chose a cependant évolué : l’appétit d’entreprendre. "Le polytechnicien d’aujourd’hui est plus innovant que celui d’il y a un siècle", note l’historien Hervé Joly, auteur d’une Histoire de l’Ecole polytechnique (La Découverte, 2024). L’école, elle-même, a sans doute contribué à cette mutation : davantage d’options, une culture de l’ouverture, des doubles diplômes désormais obligatoires en dernière année, et des ponts renforcés avec la recherche comme avec le monde économique. Résultat, observe l’historien, les étudiants bâtissent des parcours à la carte, en fonction de leurs centres d’intérêt. Des parcours d’excellence dans lesquels l’IA occupe une place croissante et qu’il est tout à fait possible de mener à bien depuis Palaiseau, sans s’expatrier aux Etats-Unis - où les talents étaient, par la suite, plus susceptibles de rejoindre les Gafam, à l’image de Joëlle Barral.
Le très sélectif master MVA (Mathématiques, Vision, Apprentissage), adossé à l’ENS Paris-Saclay, avec lequel l’X est partenaire, est devenu un passage prisé pour les futurs chercheurs et ingénieurs du domaine. "C’est l’équivalent de Disneyland dans l’IA : on y fait de la vidéo, de la robotique, des neurosciences…", résume Sophie Monnier. Arthur Mensch, notamment, y a été formé.
Depuis 2019, Polytechnique est aussi membre fondateur d’IP Paris, regroupement stratégique afin de briller dans les classements internationaux - l’une de ses lacunes notables - en compagnie de l’Ensta, l’Ensae, Télécom Paris et Télécom SudParis. Ensemble, ces écoles visent l’excellence scientifique, mais aussi des synergies nouvelles, via des coopérations avec HEC, l’Inria ou le CNRS. Des acteurs clés du paysage français de l’IA. Ce qui a le mérite de conserver les talents dans l’Hexagone.
Le tournant start-up
Cette dynamique académique rencontre un écosystème tech en pleine expansion. La montée en puissance du capital-risque joue un rôle certain. L’X héberge, elle-même, plusieurs incubateurs qui accompagnent les projets étudiants à tous les stades. Côtés grands investisseurs, le profil du polytechnicien séduit. "Ce sont souvent des gens réfléchis, exigeants, avec le goût des choses bien faites", juge Jean de La Rochebrochard, de chez Kima Ventures, financé par le milliardaire Xavier Niel. Le cocktail préféré des fonds ? Un binôme équilibré : un X pour la tech et un HEC ou Insead pour l’économie de la future entreprise. L’argent a alors tendance à pleuvoir. Les succès de Mistral, Hugging Face ou PhotoRoom renforcent chaque jour un peu plus l’attrait des X, dans l’Hexagone et à l’international, où ces compagnies sont déjà bien implantées. Plus de la moitié des élèves expriment aujourd’hui le souhait de se spécialiser en numérique de manière générale ou dans la donnée, le carburant de l’IA, nous révèle l’établissement.
Polytechnique, désormais, cherche à capitaliser sur ce nouveau prestige. Le cursus s’apprête à s’adapter une fois encore : le premier cours de machine learning (apprentissage machine, un sous-domaine de l’IA) a été avancé en début de cycle ingénieur, les heures d’enseignement consacrées à l’IA se comptent désormais en centaines, et de nouveaux parcours voient le jour, y compris dans des secteurs comme le cinéma ou l’animation, domaines d’excellence tricolore. "L’IA est un outil qui doit être maîtrisé par l’ensemble des ingénieurs", martèle Laura Chaubard. Dans cette mutation accélérée, la devise, gravée au pied du Conscrit de 1814, trouve un nouvel écho : "Pour la patrie, les sciences et la gloire." Sur les deux premiers, beaucoup a déjà été accompli. La gloire ? L’IA, assurément, pourra y contribuer.
Droits d’inscription : Gratuité
Effectifs (2024-2025) :
- 2 107 ingénieurs
- 430 Bachelors
- 376 Masters
Ils sont passés par là :
Arthur Mensch et Guillaume Lample : cofondateurs de Mistral
Joëlle Barral : directrice de la recherche fondamentale en intelligence artificielle chez Google DeepMind
Karim Beguir : cofondateur d’InstaDeep
Benoît Sagot : directeur de recherche à l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria)