"C’est la fin du mari seigneur et maître" : il y a 60 ans, de Gaulle libérait les femmes mariées
Dans L’Express du 15 mars 1965
La femme décolonisée
C’est la fin du mari seigneur et maître. "Nous voulons décoloniser la femme mariée", a dit le garde des Sceaux, M. Jean Foyer, en faisant adopter par le Conseil des ministres la semaine dernière, sa réforme des régimes matrimoniaux. Au mois d’avril, le Parlement sera saisi de ce texte.
Un projet allant dans ce sens avait déjà été présenté par l’un des prédécesseurs de M. Foyer, M. Edmond Michelet, en 1959. Mais l’Assemblée nationale, plus féministe que le gouvernement, l’avait jugé trop timide. Le ministre de la Justice t’avait retiré.
Il a fallu six années pour mettre au point la réforme. Les opinions des spécialistes du Droit furent en effet jugées insuffisantes au gouvernement, qui exigea un sondage d’opinion. Les Français, dans leur majorité, souhaitent comme les parlementaires "libérer" la femme mariée. Cette enquête est une innovation dans la procédure législative. Elle justifie l’adage selon lequel les lois ne changent pas les moeurs, elles les suivent.
Selon le nouveau projet de loi, le régime normal sera la communauté "réduite aux acquêts" (c’est-à-dire limitée aux biens acquis en commun depuis la date du mariage). A l’exemple des Allemands et des Belges, les couples français pourront, d’ailleurs, faire comptabiliser les acquêts, pour les partager très équitablement en cas de divorce. Mais chacun des époux conservera désormais l’administration de ses biens propres — alors qu’actuellement le mari gère l’ensemble.
Imperator uxorius
Autres victoires pour la femme mariée : elle pourra, sans le consentement de son époux, exercer une profession, disposer de son salaire, acheter à crédit et avoir son propre compte en banque. Elle pourra décider de l’orientation scolaire des enfants (sans pour autant modifier la puissance paternelle) et intervenir dans le choix du domicile conjugal. On a remarqué, du côté de l’opposition, que le projet vient à point nommé, à quelques jours des élections municipales. Il y a en effet plus d’électrices que d’électeurs (seize millions et demi contre quinze millions), et onze millions deux cent mille d’entre elles sont mariées. Mais MM. Georges Pompidou et Jean Foyer n’ont-ils pas seulement voulu donner au général de Gaulle le surnom que Rome accorda à l’empereur Justinien : "Imperator uxorius", l’empereur des épouses ?