A Bruxelles, la "Kaiserin" von der Leyen plombe l’ambiance : "C’est centralisé comme jamais"
Sur le papier, l’exercice devrait constituer un sommet d’intelligence collective. Après tout, il s’agit d’anticiper au mieux les grands défis à venir : une fois tous les sept ans, l’Union européenne se dote d’un budget destiné à financer l’ensemble de ses politiques, de l’agriculture à la migration en passant par la compétitivité, la recherche, ou désormais la défense. Ce mercredi 16 juillet, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen rend public son projet de cadre financier pluriannuel pour 2028-2034, "les MFF" en jargon bruxellois, qui sera ensuite transmis aux 27 capitales et au Parlement européen.
Au treizième étage du Berlaymont, le siège de l’institution, son entourage a travaillé d’arrache-pied. Mais sans nécessairement partager l’information… Au contraire, jusqu’à ces derniers jours, le secret restait bien gardé, même les puissantes directions générales de la Commission et leurs escadrons d’experts techniques ne visualisaient pas toutes les pièces du puzzle. Il a fallu attendre le dimanche 13 juillet, trois jours seulement avant la présentation officielle, pour que s’ouvre la traditionnelle consultation des services sur l’ensemble du document. "C’est centralisé comme jamais, tout le monde travaille en silo, y compris dans la dernière ligne droite", décrit un fonctionnaire. Nombre d’eurocrates court-circuités dépriment et se démobilisent. "A quoi bon plancher, puisque in fine le cabinet de la présidente va tout refaire ?", s’interroge une autre source européenne.
Un cercle très restreint
Les critiques sur la gouvernance montent en puissance depuis le début du second mandat d’Ursula von der Leyen en septembre 2024. Celle que certains surnomment désormais perfidement "die Kaiserin", "l’impératrice" en français, a fait le choix de continuer à s’appuyer sur un cercle très restreint, dominé par son chef de cabinet Björn Seibert, venu comme elle de Berlin en 2019. "Björn est génial mais on ne réussit pas tout seul", souffle l’un de ceux qui le côtoient. Exemple parmi d’autres, la publication, en mars dernier, de l’important "Livre blanc sur la Défense" a laissé une drôle d’impression en interne. La première mouture, préparée par la diplomatie européenne associée au Commissaire à la défense a été complètement réécrite en quelques jours par l’entourage d’Ursula von der Leyen. Et, alors qu’Andrius Kubilius et la Haute représentante Kaja Kallas devaient présenter le résultat en conférence de presse, leur cheffe leur a grillé la politesse la veille, lors d’un discours à l’académie militaire du Danemark. La collégialité de la Commission n’en est pas sortie grandie…
Sur le fond, cette verticalité a des conséquences. Les décisions tardent à tomber, prises dans un goulot d’étranglement au plus haut niveau. Au Parlement européen, les eurodéputés attendent presque avec gourmandise le projet de budget, tant ils rongent actuellement leur frein, faute de suffisamment de législations nouvelles à disséquer depuis leur élection en juin 2024. Début juillet, Ursula von der Leyen a dû affronter le vote d’une motion de censure, événement bien plus rare à Strasbourg qu’à Paris. Portée par la droite eurosceptique et europhobe, celle-ci a été largement rejetée mais elle a mis en lumière les frustrations de la gauche et du centre, qui se sentent de surcroît malmenés par la droite, regroupée au sein du Parti populaire européen (PPE) et dont est issue l’ancienne ministre d’Angela Merkel.
"L’agenda européen patine. La Commission est trop centralisée et sclérosée", a dénoncé Valérie Hayer, présidente du groupe Renew, lors du débat dans l’hémicycle. Largement dominant, le PPE s’allie en effet régulièrement aux formations d’extrême droite pour imposer ses choix, au grand dam des deux autres familles politiques censées constituer avec lui une majorité pro-européenne pour soutenir la Commission et au risque de brouiller la lisibilité politique de l’action de celle-ci.
Un test pour Ursula von der Leyen
Alors que le contexte international appelle des réactions rapides et fortes, Bruxelles semble donc en pleine zone de turbulence. Que va-t-il rester du Pacte vert pour le climat et l’environnement, fleuron du premier mandat d’Ursula von der Leyen, qui subit des coups de butoir réguliers ? Quelle est la ligne des Européens vis-à-vis des Etats-Unis ? La Commission peine à donner le la. En insistant sur la nécessité de négocier jusqu’au bout, sa présidente a donné le sentiment de se montrer trop conciliante quand Donald Trump a menacé l’Union européenne de 30 % de droits de douane généralisés. "La communication est désastreuse", reconnaît un diplomate européen. Ce sont les Etats membres qui ont finalement signalé qu’ils souhaitaient désormais davantage de fermeté.
Ce mercredi, la présentation du budget pluriannuel va offrir une occasion de redonner de la lisibilité et de la clarté sur les priorités de la Commission von der Leyen 2. Son projet sera scruté de toute part, à Bruxelles et dans les capitales. Reste à savoir si Ursula von der Leyen va réussir ce test grandeur nature de sa capacité d’entraînement.