Finances publiques : et si on appliquait le plan Pinay-Rueff à la France ?
Le président de la République a eu beau appeler à "la force d’âme", le pays aura du mal à se défaire de son bonnet d’âne qui le caractérise désormais en Europe. Car comment qualifier autrement l’abysse des finances publiques, rendu possible par une combinaison mortifère du dédain de nos gouvernements successifs pour l’intendance, de la démagogie d’un personnel politique peu soucieux des comptes publics, et de l’addiction incurable de nos compatriotes aux chèques de l’Etat ? On connaît (depuis 1974) la chanson, mais rien n’y fait : la France, année après année, décroche, et le plan Bayrou ne ressemble qu’à une énième ordonnance qui ne vaudra que le jour où elle sera enfin administrée.
"Sur tous les postes à la fois, nous sommes au bord du désastre", confiait Antoine Pinay, nommé ministre des Finances en juin 1958. Un péril comparable menace aujourd’hui le pays. La force du général de Gaulle, lorsqu’il arrive à Matignon, c’est d’avoir compris que sans purge budgétaire, c’en est fait de la souveraineté française. Le directeur général du FMI de l’époque, le Suédois Per Jacobsson, n’a-t-il pas débarqué quelques mois plus tôt à Paris, pour faire un audit de la situation économique ?
Déficit public, déficit de la balance des paiements, endettement extérieur : la France, dans cette IVe République déliquescente, fait figure d’homme malade de l’Europe. Il faudra l’ingéniosité mais aussi la rudesse du plan concocté entre septembre et décembre 1958, pour assainir le pays. Car oui, c’était possible, et le général de Gaulle l’a fait. Comment ? Tout d’abord, en faisant confiance à Jacques Rueff, cet inspecteur des finances, habitué à voler au secours des économies fragiles : trente ans plus tôt, dépêché par la Société des nations, cet ancien du cabinet Poincaré avait testé l’efficacité de ses recettes en Bulgarie, en Grèce ou au Portugal. De ces sauvetages, ce polytechnicien en a tiré une devise : "Exigez l’ordre financier ou acceptez l’esclavage."
La purge a un goût amer
Le plan Pinay-Rueff, adopté en décembre 1958, n’a rien d’un chemin de roses : augmentation des taxes et des impôts, compression des dépenses publiques, fin de nombreuses subventions, dévaluation… La purge a un goût amer. "Et bien, les Français crieront. Et après ?", rétorque de Gaulle à ses ministres inquiets.
Non seulement les Français n’ont pas crié, mais les comptes de la nation ont été rétablis en six mois. "La force de ce programme, c’est qu’il touchait l’ensemble des classes sociales : les agriculteurs, les retraités, les fonctionnaires, les chefs d’entreprise… Tout le monde a dû mettre la main au portefeuille", analyse l’historienne Laure Quennouëlle-Corre. Mais le plan Pinay-Rueff avait aussi d’autres atouts.
La popularité de Pinay, pour faire passer la pilule auprès des Français. "Sa mise en œuvre, a été faite par un homme fort qui disposait d’un ascendant et d’une majorité très importante dans le pays. Le plan a été accepté parce qu’il était porté par de Gaulle", précise l’auteure du Déni de la dette. Une histoire française (Flammarion, 2024). Presque sept décennies plus tard, on a la recette, mais incontestablement, on manque encore d’un chef !