"Je ne le supporte plus…" : quand la haine d’un collaborateur vire à l’obsession
Il y a des jours "sans". Une sorte de spirale obsessionnelle, en mode négatif. Par exemple, ce collègue qui obtient la promotion que l’on espérait depuis des années. Sans y croire, on l’a vu progressivement se faufiler, tel un renard, et récupérer les félicitations de la direction avec un talent qu’on ne lui soupçonnait pas. En général, c’est précisément le jour où il rafle la récompense qu’on le croise non pas une, ni deux, mais un nombre incalculable de fois, comme s’il allait rester à jamais sur notre chemin à nous regarder, goguenard. Evidemment, il est tout sourire, dans ce couloir où il est impossible de s’éviter. Pendant ce temps, on se rejoue le scénario dans notre tête. Pourquoi ce coup de chaud et les joues qui brûlent ? Colère ? Déception que l’on voudrait cacher ? Dans les escaliers, il est encore là, juste derrière. On accélère, lui aussi. On tente de se donner une contenance avec le téléphone, mais ce complice de tous les instants est introuvable, sans doute caché au fond du sac. Acte manqué. En tournant la tête, le rival détesté nous fixe dans les yeux. Que faire pour ne pas montrer ce malaise que tout le monde semble percevoir ?
On peut aussi le croiser aux toilettes, qui deviennent le pire lieu de malaise de l’entreprise, lorsqu’il minaude devant le miroir pendant qu’on tente simplement de calmer ses nerfs. Essayer de prendre un air détaché alors qu’on fulmine. Donner le change en se forçant à adopter un masque courtois et normal quand on ne rêve que de lui dire combien il nous insupporte. L’open space aussi peut se transformer en calvaire, si ce collègue s’installe juste à côté. Pas le temps de digérer sa frustration qu’il faut à nouveau composer avec cette présence. C’est une gêne qu’on peut expliquer mais qui est tout à fait semblable à celle d’une vieille inimitié, pour une histoire si ancienne qu’on en a oublié l’origine. La détestation est présente et se cristallise sur cette personne, et même parfois sur d’autres qui l’entourent et qui deviennent de facto des ennemis. Cette gêne est fille de la colère, cousine de la déception, de l’incompréhension et de ce sentiment d’injustice.
En réalité, ce n’est pas cette personne irritante qui est la véritable source du mal-être, mais ce ressenti douloureux encore présent, ravivé à chaque rencontre. Ressasser, s’enferrer, prêter à l’autre des intentions qu’il n’a pas. Le risque, si ce traumatisme perdure, c’est de glisser vers une forme de paranoïa, marquée par deux traits dominants : la méfiance et la rigidité (Les nouvelles personnalités difficiles, François Lelord et Christophe André, Odile Jacob, 2021). "Un de mes amis fut présenté simultanément à plusieurs personnes, au cours d’une réunion professionnelle. Il commença à serrer les mains et, petite erreur de synchronisation, plus que faute de politesse, il porta son regard sur la personne suivante alors qu’il était encore en train de serrer la main de la précédente. Celle-ci, une personnalité paranoïaque, en déduisit immédiatement qu’il avait détourné volontairement la tête et que cet ami lui avait ainsi montré son mépris", racontent les deux psychiatres dans leur ouvrage. Qui n’a jamais ressenti cette impression d'"invisibilisation" par l’autre, réelle ou supposée, que l’on porte et entretient de manière mortifère parfois encore longtemps après ?
Déconstruire
"Ne sommes-nous pas tous paranoïaques ?", interrogent les praticiens. La réponse est positive, à des degrés divers et sous des formes qui peuvent altérer l’objectivité et les relations professionnelles. Il est nécessaire de déconstruire cette hypersensibilité pour mieux se reconstruire. Rompre avec le passé quand il s’agit d’une vieille querelle, en oubliant la polémique qui a pu exister, n’est certes pas facile. Mais l’énergie dépensée à éviter un regard, la présence de l’autre ou à échafauder un scénario autour de son attitude est tellement chronophage qu’il devient nécessaire de cesser ce mode de fonctionnement. "La peur mène à la colère, la colère mène à la haine, la haine… mène à la souffrance", rappelait Maître Yoda (Star Wars). Pourquoi ne pas tester l’approche contre-intuitive : lui parler sans animosité ou oublier sa présence en se concentrant sur autre chose ? La construction d’une nouvelle relation est compliquée, mais on peut composer avec un minimum de courtoisie et s’autoriser à prendre le large lorsque la souffrance revient.
Pour bien se reconstruire, il faut conserver une bonne image de soi, retrouver la confiance en soi, même si on a le sentiment que l’autre l’a écornée. Oublier l’injustice ou le mépris ressentis, pour que cette colère rentrée disparaisse et cède la place à une indifférence envers l’autre qui permet non seulement d’avancer tel que l’on est, mais de comprendre que l’autre n’a plus cette prise sur notre bien-être, n’a plus l’emprise négative sur notre vie. Et ça, c’est le début de la liberté.