Retards de paiement : "Certaines grandes entreprises se comportent comme des voyous"
Le 15 mai dernier, le cabinet Arc, acteur majeur du recouvrement de créances bancaires et commerciales, présentait son traditionnel baromètre réalisé avec l’Ifop. Comme le veut la tradition, le ministre de l’Economie était invité à s’exprimer sur la situation française et internationale. Eric Lombard a ainsi pu assister à la restitution des résultats qui montraient, notamment, une inquiétude grandissante des patrons face à l’allongement des délais de paiement.
Le message semble être passé. Lors de la présentation de son plan d’économies, François Bayrou a annoncé, mardi 15 juillet, qu’il souhaitait renforcer les sanctions à l’égard des entreprises qui ne respectent pas les délais de paiement en imposant des sanctions pouvant aller jusqu’à 1 % de leur chiffre d’affaires. Une mesure saluée par Denis Le Bossé, le président du cabinet Arc. Pour L’Express, il fait le point sur un travers français qui met à mal la trésorerie de nombreuses PME et ETI.
L’Express : L’annonce du Premier ministre sur le renforcement des sanctions à l’égard des entreprises qui ne respectent pas les délais de paiement est-elle à la hauteur de vos attentes ?
Denis Le Bossé : Aujourd’hui, l’amende pour non-respect des délais de paiement est plafonnée à 2 millions d’euros. Mais on voit bien qu’elle ne suffit pas : même des entreprises déjà sanctionnées à ce niveau ne changent pas leurs pratiques. Il y a deux explications à cela. La première concerne les sociétés en difficulté, qui manquent de trésorerie. La seconde, chez certains grands groupes, relève d’une stratégie organisée : externalisation de la comptabilité dans des pays à bas coût, circulation volontairement ralentie des factures… Tout est fait pour retarder les paiements et optimiser les coûts.
Une amende de 2 millions d’euros peut être significative pour certaines ETI. Elle est totalement insignifiante et symbolique pour des multinationales qui réalisent des dizaines de milliards d’euros de revenus. Si elle équivaut demain à 1 % du chiffre d’affaires, elle fera réfléchir. Elle responsabiliserait alors les directions financières qui organisent volontairement ces retards de paiement. Ce sont des pratiques structurées, pas des négligences.
Comment ces pratiques peuvent-elles perdurer ?
Il s’agit souvent d’un rapport de force : une PME hésite à réclamer le règlement d’une facture à un grand compte, de peur de compromettre la relation commerciale. Une entreprise sur deux est aujourd’hui paralysée à l’idée de relancer un client puissant. Le terme "grand compte" est relatif : pour une TPE, ce peut être une PME ; pour une PME, une ETI ; pour une ETI, une grande entreprise nationale. Ce qui importe, c’est que ces grands comptes - quelle que soit leur taille - soient sanctionnables, et que les sanctions soient proportionnées à leur chiffre d’affaires.
En période d’incertitude, les entreprises, et surtout les grandes, cherchent à conserver leur trésorerie. Elles gardent leur cash au maximum. Résultat : elles imposent des délais à rallonge à leurs fournisseurs, souvent plus petits. Quand l’activité baisse, que les clients se font plus rares, ces rapports de force s’intensifient. On veut préserver ses marges, garder son cash, et les délais s’allongent encore.
Pensez-vous que cette mesure puisse trouver un consensus politique ?
Ce sujet avait déjà été évoqué par Olivia Grégoire, lorsqu’elle était ministre des PME, mais il n’avait pas abouti. Aujourd’hui, un sénateur travaille sur une proposition de loi qui pourrait être présentée d’ici la fin de l’année. Il y a, je pense, un terrain favorable. Aucune entreprise ne devrait s’y opposer. Et j’espère qu’un consensus politique émergera, car si on ne parvient pas à s’entendre sur le respect des délais de paiement, on laissera prospérer des comportements indignes, notamment de la part de certaines grandes entreprises qui agissent, disons-le, comme de véritables voyous.
Pourquoi est-ce urgent ?
Aujourd’hui, nous sommes sur un rythme annuel de 65 000 défaillances d’entreprises. Nous espérons que ce nombre se stabilisera d’ici la fin de l’année, à partir de septembre, mais pour l’instant, la tendance est là. Bien sûr, toutes les faillites ne sont pas dues aux retards de paiement. Mais ces retards peuvent jouer un rôle. Ils peuvent être l’élément déclencheur qui vient s’ajouter à d’autres difficultés, jusqu’à provoquer le dépôt de bilan. Pour autant, il faut rester prudent sur les ordres de grandeur. On entend parfois dire que 25 % des dépôts de bilan seraient dus aux impayés. Ce chiffre n’a aucun fondement statistique. Il n’a jamais été vérifié — et pour cause, c’est extrêmement difficile à mesurer.
Ce qui est sûr, c’est que les retards de paiement privent les entreprises de 15 milliards d’euros de trésorerie chaque année. Dans un contexte économique difficile, avec des prêts garantis par l’Etat (PGE) à rembourser, les dettes fiscales et sociales qui s’accumulent depuis le Covid, et une croissance ralentie par l’incertitude politique, beaucoup de PME ont un besoin urgent de cash. Or ces mêmes entreprises peinent à se financer auprès des banques si leur PGE n’est pas soldé. Dans ce contexte, une mesure forte sur les délais de paiement est non seulement bienvenue, mais nécessaire. C’est une revendication que nous portons depuis longtemps.
Chaque année, vous rappelez au ministre de l’Economie qu’il faut agir en la matière. Quelles étaient les réponses jusqu’à présent ?
Beaucoup de choses ont été tentées par les gouvernements successifs pour lutter contre les retards de paiement. Je pense notamment à une initiative sous Bruno Le Maire : l’indexation de la cotation FIBEN de la Banque de France sur le comportement de paiement des entreprises. L’idée était de faire en sorte que les entreprises qui payent mal soient moins bien notées.
Mais dans les faits, cette incitation n’est pas suffisamment dissuasive. Depuis 2008, tous les gouvernements ont été sensibilisés à la question, quel que soit leur bord. Hervé Novelli, Michel Sapin, Emmanuel Macron quand il était ministre, Bruno Le Maire, Eric Lombard et Véronique Louwagie qui, dès leur prise de poste, se sont préoccupés de ce sujet : tous ont été à l’écoute. Aujourd’hui, on sent un vrai tournant.
Dans votre dernier baromètre, vous montriez que la puissance publique pouvait aussi se révéler mauvais payeur…
Il y a eu beaucoup d’améliorations, notamment au niveau des ministères et des entreprises publiques. Ces dernières années, des efforts importants ont été faits. Cela étant dit, il reste un vrai problème du côté des collectivités territoriales. On observe de très fortes disparités. Certaines respectent scrupuleusement les délais de paiement, d’autres pas du tout. Le président de l’Association des maires de France et maire de Cannes, David Lisnard, a lui-même tiré la sonnette d’alarme lors de leur dernier congrès. Il a appelé les maires à payer dans les délais, en rappelant que derrière, ce sont souvent des entreprises locales, implantées dans les territoires, qui sont concernées. C’est un constat que nous faisons régulièrement.