IA : entre Meta, Google et Microsoft, la chasse aux cerveaux vire à la foire d’empoigne
La course à l’intelligence artificielle est devenue une compétition mondiale pour attirer les chercheurs les plus talentueux. Meta a frappé fort. Fatigué des contre-performances de ses modèles, notamment Llama-4, dévoilé en avril, Mark Zuckerberg a décidé de créer une unité d’élite : le Meta Superintelligence Labs (MSL).
Le 13 juin, le groupe a payé près de 15 milliards de dollars pour 49 % de Scale AI. Sur le papier, il s’agit d’une participation minoritaire, Scale AI insistant sur le fait qu’elle garde son indépendance. Pourtant, l’accord prévoit bien que 150 ingénieurs passent sous contrat Meta. Cette acquisition fait suite à des offres comprises entre 10 et 30 milliards de dollars et adressées à Midjourney, Perplexity ou Runway, afin de recruter les fondateurs et dissoudre la société d’origine. Thinking Machines et Safe Superintelligence, lancés par des ex-fondateurs d’OpenAI, ont également été sondés.
La surenchère salariale a culminé début juillet. Ruoming Pang, le responsable de l’IA conversationnelle chez Apple, a accepté plus de 200 millions de dollars sur quatre ans pour rallier Meta. Mark Zuckerberg s’intéresse également à NFDG, le fonds de Nat Friedman et Daniel Gross, qui détient le supercalculateur Andromeda. En mettant la main sur cet acteur du capital-risque, le propriétaire de Facebook et WhatsApp sécuriserait à la fois un flux exclusif de dossiers et un accès privilégié au calcul intensif. D’autres petites acquisitions se poursuivent en parallèle, comme celle de PlayAI, une start-up spécialisée dans la voix.
Acheter pour recruter, la nouvelle mode
La concentration s’accélère partout, de manière totalement débridée. Début mai, la société Windsurf, qui développe un éditeur de code informatique, devait tomber dans l’escarcelle d’OpenAI pour 3 milliards de dollars. Mais un veto de Microsoft, partenaire de l’inventeur de ChatGPT, a fait tomber l’offre. Google a aussitôt embauché la direction pour 2,4 milliards en échange d’une licence du code, ce qui ne constitue pas un rachat formel. Un petit concurrent, Cognition, a récupéré le reste, c’est-à-dire la base clients et l’interface.
En mars 2024, Microsoft avait versé 650 millions de dollars pour exploiter le modèle d’Inflection et engagé la quasi-totalité de l’équipe. La société subsiste sur le papier, mais sans ses cerveaux ni contrôle fonctionnel. Cinq mois plus tard, Google signait une licence non exclusive pour l’utilisation du modèle de Character. AI et faisait revenir en son sein les deux cofondateurs, autrefois salariés de Google DeepMind. Un entrelacs d’intérêts personnels et capitalistiques qui brouille un peu plus les radars des régulateurs.
Cette mode d’acheter pour recruter aurait même poussé Apple, pourtant rétif aux acquisitions, à envisager une offre sur Perplexity, autour de 14 milliards. L’américain Sierra, le canadien Cohere et le français Mistral seraient aussi sur la liste.
Les régulateurs cherchent la parade
Les montages visant à contourner les règles anti-concurrence ne sont pas nouveaux. Microsoft a investi plus de 13 milliards de dollars, en échange de 49 % du capital de la société à but lucratif adossée à OpenAI, ce qui lui donne droit à une part des futurs bénéfices, mais sans participer aux décisions. Sous la pression des autorités, elle a dû abandonner en 2024 son poste d’observateur au conseil d’administration de l’entité à but non lucratif qui contrôle l’entreprise. Amazon a repris la même recette avec Anthropic : 8 milliards de dollars d’obligations convertibles restent dormants, en dessous du seuil de contrôle.
Ces mouvements reposent sur le constat formulé dans un mémo interne de Google qui a fuité il y a deux ans : "Nous n’avons aucune protection." Les modèles d’IA se copiant en quelques semaines, la valeur réside dans les équipes et dans l’accès aux puces. La bataille du calcul fait d’ailleurs monter les enchères. Meta prévoit plus de 60 milliards de dépenses dans des clusters qui verront le jour avant 2026.
Les régulateurs, quant à eux, cherchent la parade. La Federal Trade Commission teste un cadre pour qualifier une opération de prise de talents sans échange d’actions. Le deal de Google avec Character. AI fait d’ailleurs l’objet d’une enquête. La Commission européenne explore plusieurs pistes autour des obligations d’informations du Digital Markets Act ou des mécanismes de signalement par les régulateurs nationaux. Dans une décision récente, la Cour de justice de l’Union européenne a considéré les accords conclus entre Microsoft et Inflection comme "un changement structurel sur le marché" qui équivaut à une concentration. Entre Bruxelles et les Gafam, la partie de poker est loin d’être finie.
Robin Rivaton est directeur général de Stonal et membre du conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol)