La grande arnaque des livres de développement personnel à la plage, par Julia de Funès
L’été revient avec ses serviettes bariolées, ses parasols chancelants et ses lectures "inspirantes". Sur les plages, les livres de développement personnel s’empileront : "devenir impactant en quelques semaines", "ce qui vous empêche d’être vous-même", "devenir soi", "les secrets d’un bonheur durable", etc. Ces manuels promettent une existence optimisée, réconciliée avec elle-même, délivrée de ses contradictions. Mais avant de céder à ces mirages brochés, rappelons quelques-unes des illusions qu’ils véhiculent pour éviter d’y plonger.
La première est l’illusion volontariste. Les bibles du développement personnel nous font croire par démagogie qu’il suffirait de désirer ardemment une chose pour qu’elle advienne. Le développement personnel insiste sur le pouvoir de la volonté, comme si celle-ci pouvait transformer tout rêve en réalité. Faire preuve de détermination est une chose ; sombrer dans le volontarisme en est une autre. Ici, le développement personnel confond l’intentionnalité et la causalité. Avoir l’intention de réussir n’implique pas mécaniquement que cette intention produira des effets. Entre l’intention et la causalité s’interposent le réel et ses résistances. Cette confusion prépare non pas la réussite, mais la culpabilité : si nous échouons, c’est que nous n’aurions pas voulu suffisamment. Une logique cruelle, car nous voilà responsables de tout, même de nos échecs. Alors face au mythe du volontarisme tout-puissant, souvenons-nous de Spinoza : "La volonté seule ne suffit pas à faire mouvoir le monde."
Deuxièmement, le développement personnel nous invite à nous chercher en nous-mêmes. Le "retour à soi" y est sacralisé. "Trouver son moi profond", viser "l’alignement avec soi-même", et le "devenir soi" comme disent ses thuriféraires, résiderait dans une introspection minutieuse. Tout se passerait dans l’introspection. Mais cette croyance repose là encore sur une confusion. Celle qui existe entre la connaissance de soi et l’expérience de soi. Connaître ses pensées n’équivaut pas à se sentir exister. Se replier sur soi, c’est risquer de se perdre dans le labyrinthe du moi. C’est surtout l’épreuve du dehors – rencontre, action, engagement – qui donne chair au sentiment d’exister. Plus nous nous confrontons au monde, plus nous éprouvons la sensation d’être nous-mêmes. Alors face à l’injonction du repli intérieur, sollicitons également Hegel : "C’est dans l’extériorisation que le moi devient véritablement lui-même."
Enfin, le développement personnel tombe systématiquement dans le piège de l’hyper rationalisation. Il nous persuade qu’émotions, relations, authenticité, bien-être, confiance en soi et l’ensemble des aspects de la personnalité qu’il aborde, seraient une question de gestion, d’objectifs et de planification. Cette logique gestionnaire nous pousse à traiter notre vie comme une composition abstraite, un système d’objectifs, quand elle exige au contraire une intelligence d’action, une capacité pragmatique à improviser et décider dans l’incertain. Là encore, le développement personnel commet une confusion entre la rationalisation et l’intelligence d’action. Rationaliser, c’est préférer le plan à l’action, la méthode au mouvement, ce qui peut parfois mener à la fiction d’une maîtrise totale de soi. Alors face à l’hyper rationalisation, préférons plutôt Nietzsche : "Sous toute pensée gît un affect." Ce n’est pas uniquement l’esprit qui commande, mais le corps, les émotions, les forces souterraines.
Le développement personnel n’est donc qu’un compagnon de plage : bavard et faussement bienveillant, il promet tout, confiance, bonheur, authenticité et déroule son catalogue de solutions miracles… tout en nous laissant souvent plus secs que le sable sur lequel nous sommes assis. Il a l’art d’enfermer chacun dans des postures et des méthodes qui font de l’existence une suite de procédures à suivre et d’objectifs à atteindre. Mais la liberté n’est pas un protocole ni une obéissance à un mode d’emploi de soi-même, c’est vivre sans chercher à se conformer à quelque "meilleure version" que ce soit. A qui chérit la liberté, le développement personnel apparaîtra toujours pour ce qu’il est : un dressage discret.
* Julia de Funès est docteure en philosophie