Le modèle nordique, entre libéralisme et solidarité
Dans un article publié le 21 mars 2025 dans le Journal des Libertés, Hannes Gissurarson, professeur de théorie politique à l’Université d’Islande, se penche sur la singularité du modèle nordique, souvent présenté comme une recette magique mêlant prospérité économique, liberté et justice sociale. Contrairement aux idées reçues, les pays nordiques — Danemark, Suède, Norvège, Finlande, Islande — n’ont pas d’États-providence lourds et étouffants. Ils réussissent à marier un marché très ouvert à l’entrepreneuriat et des institutions publiques solides.
L’article défend l’idée que le succès des pays nordiques ne résulte pas de leur social-démocratie moderne, mais bien d’une tradition libérale plus ancienne fondée sur trois piliers : un droit limitant le pouvoir du souverain, le libre-échange et une forte cohésion sociale. Il s’appuie sur trois figures emblématiques incarnant ces valeurs : Snorri Sturluson pour la tradition juridique, Anders Chydenius pour le libre-échange et Nikolaj Grundtvig pour la cohésion sociale.
Snorri Sturluson, écrivain islandais du XIIIe siècle, célèbre la tradition antiroyaliste nordique. Dans ses récits historiques, notamment Heimskringla, il valorise la « bonne vieille loi » et les assemblées populaires contre l’arbitraire royal. Il distingue les bons rois qui respectent le droit et le consentement du peuple, et les mauvais qui gouvernent par la force et imposent des impôts excessifs. Son œuvre présente les concepts fondamentaux de gouvernement par consentement et de droit à la rébellion. Il vante aussi les bienfaits du libre-échange, en soulignant que les communautés frontalières commerçaient pour compléter leur production. La République islandaise du Xe siècle, sans roi ni pouvoir exécutif, reposait sur des mécanismes de médiation, de consensus et d’interprétation de la loi, ce qui en fait un exemple précoce de gouvernance libérale.
Au XVIIIe siècle, Anders Chydenius, pasteur et député finlandais, devient le principal défenseur de la liberté économique et intellectuelle en Suède. Il critique les monopoles et restrictions commerciales, et plaide pour le libre-échange, la division du travail et la concurrence comme meilleur rempart contre les abus de pouvoir. Il voit dans la liberté économique un droit naturel et estime que l’intérêt personnel, bien encadré, conduit à la prospérité commune. Il milite aussi pour la liberté d’expression, considérant que les idées doivent être confrontées publiquement. Grâce à lui, la Suède adopte en 1766 la première loi sur la liberté de la presse et de l’accès à l’information. Il défend également la tolérance religieuse. Son opposition à la Révolution française, qu’il perçoit comme autoritaire, montre son attachement à un libéralisme modéré et pacifique.
Grundtvig, enfin, philosophe et pasteur danois du XIXe siècle, insiste sur le rôle de la culture et de l’éducation dans la construction d’un État-nation cohésif et libre. Il valorise la démocratie d’opinion et prône une éducation populaire enracinée dans l’histoire et la langue nationales. Il rejette le nationalisme conquérant et défend un modèle dans lequel la nation est fondée sur la volonté de vivre ensemble, dans la tolérance. Il milite pour une division du Schleswig selon les préférences linguistiques et culturelles de ses habitants, anticipant la conception volontariste de la nation d’Ernest Renan. Son influence a façonné l’identité danoise post-1864 et inspiré les coopératives agricoles comme réponse libérale à la mondialisation.
La tradition libérale nordique a prévalu non pas en raison d’un dirigisme efficace, mais grâce à des défaites extérieures qui ont incité ces pays à se recentrer sur le commerce, la démocratie locale et la cohésion interne, illustrant un modèle de développement alternatif aux mythes sociaux-démocrates contemporains.
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