Un "eldorado" pharmaceutique : pourquoi le succès de l'Irlande agace Donald Trump
Depuis le retour au pouvoir de Donald Trump, le ballet des personnalités reçues dans le bureau Ovale ne s’interrompt presque jamais. Parfois debout, souvent assis à côté de lui… Qu’ils soient chefs d’Etat, sportifs de haut niveau ou encore patrons de grandes entreprises, tous se pressent pour rencontrer le président. Une véritable arme diplomatique pour celui-ci, quitte à en abuser. Volodymyr Zelensky, pris à partie devant les caméras du monde entier par le milliardaire américain et son vice-président, J.D. Vance, en a fait les frais. Tout comme le président sud-africain Cyril Ramaphosa, qui s’est vu reprocher, fin mai, de ne pas avoir empêché la persécution supposée de fermiers blancs dans son pays...
Moins commenté, mais tout aussi déstabilisant : cet échange de près d’une heure avec le Premier ministre irlandais, Micheal Martin, le 12 mars dernier. Comme à son habitude, Donald Trump manie maladroitement la carotte et le bâton. A la question "L’Irlande profite-t-elle des États-Unis ?", posée par un journaliste présent dans la pièce, le locataire de la Maison-Blanche rétorque, confusément : "Bien sûr. J’ai un profond respect pour l’Irlande, pour ce qu’elle a fait, et elle aurait dû faire exactement ce qu’elle a fait. Mais les États-Unis n’auraient pas dû laisser faire. Nous avons eu des dirigeants stupides, des dirigeants qui n’avaient aucune idée de ce qu’ils faisaient." Avant d’enchaîner, plus précis : "Tout d’un coup, l’Irlande détient nos sociétés pharmaceutiques, cette belle île de cinq millions d’habitants possède toute l’industrie pharmaceutique américaine entre ses mains."
Une cible privilégiée de Trump
Cette rancœur ne date pas d’hier. Depuis le lancement de son offensive commerciale, Donald Trump prend régulièrement pour cible le "tigre celtique" et son écosystème pharmaceutique prospère. Et pour cause : les entreprises du secteur ont concentré 60 % des exportations irlandaises vers les Etats-Unis en 2024, à hauteur de 44 milliards d’euros sur un total de 73 milliards. A l’inverse, les exportations américaines en direction de l’Irlande - toutes activités confondues - se sont limitées à 23 milliards d’euros. Un déséquilibre insupportable pour le président américain qui, le 8 juillet dernier, a annoncé son intention d’appliquer des droits de douane de 200 % sur les produits pharmaceutiques importés par son pays. Tout en accordant un délai d’au moins un an avant de passer à l’acte.
Reste qu’une telle mesure pourrait avoir un effet dévastateur sur l’économie irlandaise, dépendante de cette industrie qui pèse 20 % de son PIB. Un moteur très tourné vers l’extérieur. "95 % de nos exportations, voire plus, sont générées par les multinationales, pour l’essentiel six ou sept grandes entreprises", chiffre Chris Van Egeraat, maître de conférences en géographie économique à l’Université nationale d’Irlande Maynooth et auteur de plusieurs articles sur le sujet. Pfizer, Novartis, Sanofi, Lilly, Roche, Johnson & Johnson ou encore MSD… Les géants mondiaux ont quasiment tous établi une forte présence sur l’île verte. "L’Irlande accueille 8 des 10 plus grandes sociétés pharmaceutiques mondiales", se félicite l’agence nationale pour l’investissement IDA Ireland.
Une spécialité qui remonte à 1958, quand le danois Leo Pharma s’installe à Dublin. La capitale et la ville de Cork furent dans un premier temps les destinations privilégiées par les grands groupes pour créer leurs usines. "On compte aujourd’hui différents pôles, répartis sur l’ensemble du territoire, indique Eimear O’Leary, directrice de la communication et de la plaidoirie au sein de l’Association irlandaise de soins pharmaceutiques et de santé (IPHA), qui défend les intérêts de cette industrie. Au-delà de ces deux villes, vous trouverez aussi des sites de production dans des zones plus rurales." Désormais, plus de 90 entreprises opèrent sur le territoire et emploient environ 50 000 personnes - contre 20 000 il y a 12 ans. "Cette concentration sectorielle est excessive", estime John Plassard, responsable de la stratégie en investissement chez Cité Gestion.
Une faible imposition, mais pas que…
La faible imposition des sociétés - 12 % contre 21 % aux Etats-Unis - y est bien sûr pour beaucoup. Avec la réforme de l’OCDE, ce taux sera ramené cette année à 15 %. "On dit parfois que les entreprises irlandaises profitent de failles fiscales. Pas du tout : ce sont des mécanismes délibérément créés, influencés par les stratégies de lobbying de ces compagnies, tant aux États-Unis qu’en Irlande, et par les grands cabinets comptables", pointe Chris Van Egeraat.
En outre, cette fiscalité avantageuse n’explique pas tout. "L’appartenance à l’Union européenne, l’usage de l’anglais, et le système éducatif sont des éléments clés", énumère l’économiste Martina Lawless, directrice de l’Economic and Social Research Institute (ESRI). Le pays peut aussi compter sur la population la plus jeune de l’UE avec près de la moitié âgée de moins de 34 ans. Elle est en plus très éduquée. "58 % des 30-34 ans ont achevé des études supérieures, contre une moyenne de 40,3 % en Europe. L’Irlande affiche aussi le plus haut taux de diplômés en filières scientifiques (STEM) parmi les 20-29 ans : 40 pour 1 000, contre 22 en moyenne dans l’UE", assure-t-on du côté de l'IDA Ireland. "Notons aussi cette continuité dans l’investissement, dans les politiques publiques. Nous avons eu des gouvernements très stables. Autant d’éléments qui ont contribué à attirer les entreprises", complète Eimear O’Leary de l’IPHA.
Au fil des ans, les usines ont développé de fortes capacités industrielles pour fabriquer des produits pharmaceutiques. Toutefois l’Irlande n’est pas à la hauteur en matière de recherche et développement (R & D). "Le gouvernement travaille actuellement à améliorer les incitations, notamment pour les essais cliniques, car nous avons un retard dans ce domaine malgré l’importance du secteur", souligne Eimear O’Leary. Une évolution qui prendra du temps. "La R & D de produits est une autre science. Elle est profondément enracinée dans les pays d’origine, pour des raisons réglementaires, mais aussi parce que ces activités sont localisées à proximité du siège. L’Irlande dispose d’un bon niveau de formation et de compétences, mais pas encore à grande échelle dans ce domaine précis. Et les entreprises ne délocaliseront pas leurs labos de R & D, car elles risqueraient de perdre leur personnel", prévient Chris Van Egeraat.
Malgré une production de pointe et des investissements massifs, les patients irlandais eux-mêmes n’ont pas accès aux traitements fabriqués sur leur sol. "Nous sommes parmi les pays les plus lents d’Europe de l’Ouest en matière d’accès aux médicaments remboursés, avec des délais moyens de deux ans dans le public, à cause de l’inertie des structures et d’une bureaucratie pesante", regrette Eimear O’Leary.
Cette situation paradoxale pourrait s’aggraver si Donald Trump mettait ses menaces à exécution, poussant les industriels à produire hors d’Irlande. Car c’est bien ce que recherche le président américain : rapatrier les activités pharmaceutiques sur ses terres. Avec déjà une victoire. Le 22 juillet, le britannique AstraZeneca a annoncé un investissement massif de 50 milliards de dollars aux Etats-Unis. Cependant pour les multinationales présentes en Irlande, répondre aux sirènes trumpiennes ne serait pas simple… "Une partie de la production pourrait être déplacée, mais accroître substantiellement la capacité de fabrication outre-Atlantique prendrait au minimum une décennie. Il faut en moyenne six ans pour construire une usine pharmaceutique à partir de zéro", met en garde Chris Van Egeraat. Un horizon de temps bien trop lointain pour un homme pressé comme Trump, dont le mandat se termine - en principe - en 2029.