"Un révélateur de ce qui se passe dans l’entreprise" : pourquoi les pots nous angoissent
Ce soir, un pot est organisé dans l’entreprise. Moment convivial par excellence, il peut pourtant être vécu comme une forme de pression et être source de malaise pour certains employés : quand arriver ? A l’heure indiquée sur l’e-mail ou après, pour ne pas jouer le premier devant le buffet à attendre la boisson et les amuse-gueules ? Y aller seul ou en groupe pour ne pas attirer l’attention ? Celui qui convie n’est pas non plus exempt de la question cruciale : qui inviter ? Comment éviter de faire un "flop" et de se retrouver avec peu de présents car les autres ont des obligations - en d’autres termes, "mieux à faire". Humiliant. D’où vient cette tension provoquée par une fête censée être un moment de joie collective ? "La "fête" et le "travail" sont deux termes qui apparaissent a priori comme antinomiques.
Pourtant, les fêtes appartiennent bien au monde du travail", analyse Anne Monjaret, ethnologue et directrice de recherche - CNRS, Laboratoire d’Anthropologie Politique (LAP – CNRS/EHESS), dans Fêtes et travail dans les organisations professionnelles : quelles relations possibles ? (ethnographiques.org, 2012). "Les tensions ou les confrontations qui s’observent au cours de fêtes ou de pots signifient certains malaises dans l’entreprise", écrit-elle.
Cette chronique est le troisième volet de notre série "Malaise en entreprise". (Re) découvrez les deux premiers épisodes :
Episode 1. "Je ne le supporte plus…" : quand la haine d’un collaborateur vire à l’obsession
Episode 2. Pourquoi prendre l’ascenseur au travail nous met-il autant mal à l’aise ?
On distingue trois types de rituels contemporains en entreprise, selon l’ethnologue Noëlle Gérôme : les rituels calendaires (comme la Saint-Éloi, la Sainte-Catherine ou la Galette des Rois), les rituels cycliques (tels que les pots de départ) et les rituels occasionnels comme les naissances ou les anniversaires (Les rituels contemporains des travailleurs de l’aéronautique, Ethnologie française, 1984). Mais pour Anne Monjaret, ces moments ne sont pas interchangeables : "la fête de l’entreprise… à la date de la Sainte-Catherine ou du Nouvel An, réunit le personnel pour faire en quelque sorte le bilan économique et social de l’année passée. Elle ne peut être totalement mise en parallèle avec 'l’arbre de Noël'… La population intéressée variant et les festivités aussi" (La fête, une pratique extraprofessionnelle sur les lieux de travail, PUF- Cités 2001). Des fêtes qui, comme le souligne la chercheuse, "œuvrent à l’élaboration et au resserrement des liens sociaux entre les membres du personnel, l’idée étant, pour l’entreprise, de cultiver une image positive".
Des groupes d’affinités se forment et des personnes plus isolées, ostracisées, "font tapisserie". "La mise au placard qui existe dans le quotidien de l’entreprise est en quelque sorte mise en scène lors de ces moments festifs, somme toute très politiques". Aussi, organiser un pot ailleurs, en petit comité, devient alors une forme d’opposition. "La fête agit comme un révélateur de ce qui se passe dans l’entreprise, avec de la convivialité et parfois aussi de l’isolement. C’est un moment nécessaire pour réguler plus largement une société. Même ne pas y aller fait partie du jeu", explique l’experte. Quant au dress code, il sert à signifier à l’ensemble du personnel son appartenance à l’entreprise, à la manière d’un uniforme quotidien. Un moyen de resserrer les rangs. Un dress code festif qui prend parfois des allures de déguisement, emprunté au flash mob. Ne pas s’y conformer, c’est défier. Même involontairement.
"Rester à sa place"
Le malaise ressenti par les salariés est donc lié à ce moment plus politique que festif. "L’entreprise est une société qui a toujours fonctionné avec ses codes qui perdurent lors des moments conviviaux, même s’il semble que certaines barrières hiérarchiques tombent. Eh bien non ! C’est une illusion", pointe Anne Monjaret. Eviter de tutoyer le patron, surtout après quelques verres. "S’il semble qu’une forme de familiarité et de proximité se crée, en fait, chacun doit rester à sa place. Lors d’une fête, le groupe marque ses appartenances et, du même coup, exprime des comportements d’exclusion. Même s’il y a le "nous", il y a aussi le "il", le "elle". Les différences demeurent", affirme l’ethnologue. Elle estime que "l’expression festive est aussi celle du désordre", mais l’alcool y est de moins en moins toléré car se posent les problèmes de l’excès et du non-contrôle. Et pourtant, ajoute-t-elle, "un certain désordre est nécessaire car il permet aux salariés d’avoir une soupape et de supporter les difficultés dans leur quotidien. Le désordre répond à l’ordre !".
C’est le carnaval où l’on se défoule. Ou le charivari, au XVIIe siècle, ce "rite d’inversion, ruse des possédants et autres puissants, accordant quelques heures durant, aux petites gens, subitement promus au rang de princes de la fête… avant que les hiérarchies habituelles se reconstituent, ensuite, comme relégitimées par ce chaos primitif" (Fabrice Malcor, Le Cardinal de Fleury, PUR, 2023). "Mais aujourd’hui, avec les règlements sur l’alcool, sur les risques de dérives sexistes notamment depuis #MeToo, les entreprises préfèrent contrôler ce désordre", indique Anne Monjaret. Reste que ni l’auto-contrôle ni le contrôle social n’ont éradiqué le temps de la fête, nécessaire à la vie de la société comme à celle de l’entreprise.