Le patron de la Fed poussé dehors par Donald Trump ? "Les marchés n’y croient plus…"
Jerome Powell serait-il sur un siège éjectable ? Donald Trump laisse planer le doute. Mi-juin, le président américain se demandait, devant les caméras, s’il pouvait se nommer lui-même président de la Réserve fédérale américaine (Fed). La semaine dernière, il s’est même déplacé au siège de l’institution pour critiquer le coût de la rénovation des locaux, estimé à 2,5 milliards de dollars. Au fond, le motif de la discorde est toujours le même : Donald Trump exige une baisse rapide des taux d’intérêt. Jerome Powell, lui, temporise, invoquant une conjoncture trop incertaine.
Au-delà du bras de fer personnel, c’est le rôle même de la banque centrale qui est bousculé. Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, a dit vouloir "réexaminer l’ensemble de l’institution et de son efficacité". C’est dans ce décor électrique que s’est tenue la réunion de politique monétaire de la Fed cette semaine. Pourtant, malgré ces tensions persistantes, les marchés financiers ne croient pas à l’hypothèse que Jerome Powell soit écarté par Donald Trump, explique Christopher Dembik, conseiller en stratégie d’investissement chez Pictet AM.
L’Express : Quels scénarios envisagez-vous pour la trajectoire de taux dans les prochains mois ?
Christopher Dembik : On s’attend à une seule baisse de taux de 25 points de base au mois de septembre. Il y a un consensus au sein du conseil des gouverneurs sur l’incertitude économique actuelle et la nécessité d’avoir davantage de données. Il faut au moins 4 à 5 mois d’excellentes statistiques pour savoir où l’on en est réellement sur le terrain de l’inflation, notamment du fait des pressions inflationnistes externes par les taxes douanières. Certes, on a aussi eu une bonne surprise sur l’inflation liée au marché immobilier. Mais l’environnement inflationniste reste suffisamment incertain pour justifier l’attente.
Quel serait le taux idéal selon Donald Trump ?
On ne le sait pas précisément. En tout cas, il évoque souvent – et cela fait sourire – une baisse de taux de 100 points de base. Cela correspondrait à une crise économique extrêmement violente. Même en 2008, la Fed n’a pas procédé à une baisse aussi brutale ! Il faut néanmoins garder un peu de distance vis-à-vis des propos de Trump. Il lance des ballons d’essai et met la pression, comme à son habitude.
En revanche, il n’a pas tort sur l’excès de prudence de la Fed. On ne peut pas faire un lien automatique entre les taxes douanières et une inflation galopante. La réalité est plus complexe, et tout indique que l’économie américaine ne se dirige pas vers un scénario inflationniste. Finalement, le fait même de débattre sur l’inflation milite pour le statu quo… Au-delà de l’inflation, il faut également que l’économie américaine ralentisse suffisamment pour baisser les taux. Or là aussi, les indicateurs ne sont pas inquiétants : on constate une flambée des prêts commerciaux et industriels aux États-Unis ces dernières années. Donc même avec un environnement de taux plus élevés, il n’y a pas un problème d’accès au crédit qui justifierait une baisse des taux. Le marché de l’emploi – autre indicateur essentiel – est aussi très dynamique. Il y a certes une prudence sur les embauches, mais le taux de chômage reste très bas.
Pour justifier la nécessité de baisser les taux, Trump parle notamment du marché immobilier, soulignant les difficultés à accéder à la propriété. Or si vous baissez les taux, vous créez certainement le terrain propice pour une prochaine crise immobilière, en offrant l’accès au crédit à des gens qui ne sont pas solvables sur le long terme.
Les marchés intègrent-ils sérieusement la possibilité que Trump puisse "licencier" Powell ?
C’était un sujet préoccupant en avril-mai, dans un contexte très anxiogène marqué par le Liberation Day et le chaos qui s’en est suivi. Jerome Powell est face à une pression indéniable. Ce n’est pas nouveau : par le passé, beaucoup de présidents ont mis la pression sur le président de la Fed. Mais ils le faisaient à la Maison-Blanche, de manière confidentielle. Aujourd’hui, la différence est que c’est affiché publiquement.
Mais sur le plan légal, au vu d’un arrêté des années 1930 de la Cour suprême américaine, Trump ne serait pas en mesure de se séparer de Powell. Peut-il le pousser à la sortie ? Oui, avec une forte pression. Mais il ne faut pas oublier que Powell a moins d’un an jusqu’à la fin de son mandat. Cela ne changera pas fondamentalement la donne. Le marché ne croit donc plus à la thèse d’une démission ou d’un "licenciement" de Powell.
Qui est pressenti pour remplacer Powell ? Les marchés redoutent-ils que le nouveau président de la Fed soit trop proche de Trump ?
Le président du conseil des économistes de la Maison-Blanche, Jared Bernstein, serait le candidat le plus probable pour l’instant. Dans tous les cas, ce ne sera pas un des anciens présidents des Fed régionales, ni Stephen Miran, qui avait publié la fameuse analyse sur la dévaluation du dollar. Trump sera contraint de choisir une figure plus consensuelle.
S’il nomme un proche, le successeur de Powell aura tout intérêt à démontrer qu’il n’est pas une marionnette. De manière générale, il n’y a pas de débat sur l’indépendance de la Fed. Powell lui-même a été nommé par Trump, et on peut considérer qu’il a été un très bon banquier central indépendant dans des situations complexes.
Les taux longs américains ont été très volatils ces derniers temps. Peut-on imaginer qu’ils grimpent encore en cas de départ prématuré de Powell ?
Je ne pense pas que la question se posera. Mais vu les niveaux actuels, on arriverait à des zones de sensibilité, notamment sur le taux à 10 ans. A mesure que l’on se rapproche des 5 % – un seuil psychologique – cela crée de la tension, notamment sur le marché actions.
Il faut aussi garder en tête l’aspect politique : dans les sondages d’opinion, on observe une inquiétude très importante, notamment au niveau des jeunes, sur l’accès à la propriété. Donc Trump leur envoie un message avant les mid-terms en disant "je fais le maximum"… même s’il n’a pas les leviers.