André Comte-Sponville sur l'affaire de la "kiss cam" de Coldplay : "La fidélité, ce n’est pas l’exclusivité"
"Si j’avais peur de créer la polémique, je ne serai pas artiste". Coldplay peut désormais sans ambage, aucun, faire sienne la formule du célèbre sculpteur chinois, Ai Weiwei. Avec leur "kiss cam" qui a surpris en flagrant délit d’adultère le PDG et la DRH d’Astronomer lors de leur concert à Boston, le groupe de pop-rock britannique a donné naissance à une polémique qui, depuis, anime tout autant les débats sur les réseaux sociaux que les discussions estivales autour d’un verre de rosé. Personne, pas même le plus ermite, n’a pu passer à côté de ce clip d’une dizaine de secondes, preuve irréfutable d’un moment terriblement défendu. Visionnée des centaines de millions de fois, la vidéo - suivie d’un raz-de-marée de mèmes et de parodies - a embrasé la toile.
À la fin, on y entend l’exégèse goguenarde du chanteur de Viva la Vida : "Either they’re having an affair or they’re just very shy". De là, tout s’enchaîne. En quelques heures, les internautes identifient le couple comme étant Andy Byron, PDG de la start-up Astronomer, et Kristin Cabot, DRH de la même entreprise, tous deux mariés. Le lendemain, Astronomer ouvre une enquête interne. Trois jours plus tard, Andy Byron démissionne, avant d’être imité par sa maîtresse. Lui envisage désormais de porter plainte contre Coldplay, dont "l’horrible kiss cam" a été taxée de "semi-fasciste" par un éditorialiste du quotidien espagnol El País. Autopsie de cette "summer affair" avec le philosophe André Comte-Sponville, auteur du phénoménal Petit traité des grandes vertus.
L’Express : Mi-juillet, lors d’un concert de Coldplay au Gillette Stadium de Boston, un "kiss cam" a filmé le PDG d’Astronomer, Andy Byron, et sa DRH, Kristin Cabot, enlacés. Depuis, la séquence a enflammé la toile et fait le tour du monde. Que révèle cette viralité ?
Le voyeurisme de toujours, qui fait partie de la culture, de la nature humaine. Ce qui change aujourd’hui, c’est son amplification par l’évolution technologique. Internet permet à ces images de circuler instantanément dans le monde entier. Mais il ne faut pas croire que ça passionne tout le monde. Personnellement, ça me laisse totalement indifférent, comme des millions d’autres gens probablement. Ce qui change, c’est simplement l’effet de la révolution des technologies de l’information et de la communication.
Et puis, cette polémique est également le reflet de l’ennui. L’homme s’est toujours beaucoup ennuyé. Et on s’est toujours intéressés à des choses futiles. Blaise Pascal prenait l’exemple d’un aristocrate lancé à la poursuite d’un lièvre. Ce n’est pas le lièvre qui l’intéresse réellement : c’est le fait de se passionner pour la chasse qui lui permet d’oublier qu’il va mourir. C’est ce que Pascal appelle le divertissement. Les réseaux sociaux ne font que proposer des divertissements sous de nouvelles formes ; mais ce besoin-là, lui, a toujours existé.
En tentant de se cacher n’ont-ils pas, malgré eux, contribué à attirer l’attention et déclenché la polémique ?
Bien sûr que si. S’ils n’avaient pas bougé, personne sans doute ne les aurait remarqués.
Il s’agit de deux adultes majeurs et apparemment consentants. Qu’est-ce qui dérange, au juste, dans cette image ?
Le mensonge. S’ils ne mentaient pas à leurs conjoints respectifs, ils n’auraient pas eu besoin de se cacher.
Un sondage Gallup de 2022 révèle que neuf Américains sur dix considèrent l’infidélité comme moralement condamnable. Comment expliquer que dans nos démocraties libérales, l’adultère soit encore très mal perçu ?
Parce qu’il s’accompagne le plus souvent de mensonge. A l’inverse, la liberté sexuelle et le polyamour sont bien acceptés, voire enviés ou admirés, lorsqu’ils sont vécus dans la vérité. On a tort de confondre la fidélité et l’exclusivité. Être fidèle en amitié, ce n’est pas n’avoir qu’un seul ami. Être fidèle à ses idées, ce n’est pas n’avoir qu’une seule idée. Pourquoi être fidèle en amour, cela supposerait-il qu’on n’ait qu’un seul amour ? Mon amie Dominique Desanti, aujourd’hui décédée, a été fidèle pendant trente ans à deux hommes, son mari et son amant, qui étaient par ailleurs les meilleurs amis l’un de l’autre et parfaitement informés de la situation. J’ai toujours trouvé ça admirable, nullement choquant.
Relisez le chapitre "Fidélité", dans mon Petit traité des grandes vertus. Vous y verrez que la fidélité, ce n’est pas l’exclusivité : c’est la vertu qui résiste à l’oubli, à l’inconstance, à la frivolité. Vertu de mémoire, disait Jankélévitch, et il avait raison. Être fidèle à ses idées, ce n’est pas n’avoir qu’une seule idée. C’est se souvenir des idées qu’on a et refuser d’en changer pour un rien, en fonction des circonstances, des intérêts ou des rapports de force.
Est-ce une affaire de génération ? La "Gen Z" (les personnes nées entre la fin des années 1990 et le début des années 2010) est-elle plus prude que ses aînés ?
Je ne sais pas. Mais disons que leurs aînés, spécialement les soixante-huitards, dont je fais partie, avaient une vision angélique de la sexualité, comme si elle n’était qu’un loisir innocent. "Vivre sans entraves, jouir sans temps mort" : c’était le slogan qu’on lisait sur les murs en 68. Une formule d’une naïveté totale, voire dangereuse. Au fond, c’est aussi la maxime du violeur : "jouir sans entraves".
Il n’y a plus de limite, plus de respect, plus de cadre. Il y avait donc, dans cette vision héritée de 68, un mélange d’angélisme et de niaiserie. Aujourd’hui, les jeunes redécouvrent que la sexualité n’est pas un plaisir neutre ou insignifiant. Pénétrer le corps de l’autre, ou être pénétré, n’est jamais un acte moralement indifférent. Cela suppose de l’attention, du respect, une certaine gravité. Ce n’est pas une raison pour tomber dans la pudibonderie. Il faut éviter les deux excès.
Les internautes n’ont pas mis vingt-quatre heures pour découvrir l’identité des deux amants. L’anonymat est-il encore possible en 2025 ?
Disons qu’il devient très difficile. C’est l’effet d’Internet et des réseaux sociaux. Mais ce n’est pas le fait que les gens connaissent votre nom qui est problématique, mais plutôt les entorses au respect de la vie privée.
Sa préservation est-elle souhaitable ?
C’est moins l’anonymat, qu’il s’agit de préserver, que la vie privée, avec ce qu’elle suppose de discrétion, voire de secret. La transparence est un rêve totalitaire, ou plutôt un cauchemar. Ce qui ne m’empêche pas de penser que la fin de l’anonymat sur les réseaux sociaux serait une bonne chose. Je ne trouve pas normal que l’on puisse exprimer une opinion ou faire une dénonciation de façon anonyme. C’est le principe même de la lettre anonyme : une dénonciation sans nom a toujours été perçue comme suspecte, voire méprisable. Or, sur les réseaux sociaux, l’anonymat est devenu la norme. Et je m’étonne qu’on accepte aujourd’hui, sans sourciller, sous prétexte de modernité, ce qui, sous forme de lettre anonyme, était méprisé depuis des siècles.
Pour Astronomer, cette affaire est-elle véritablement préjudiciable ? Après tout, comme disait Boris Vian : qu'on parle de vous en bien ou en mal, l’essentiel, c’est qu’on en parle…
La formule est fausse. L’essentiel, ce n’est pas ce qu’on dit de vous, c’est ce que vous vivez, ce que vous faites, le plus souvent solitairement et en silence.
Selon une enquête menée en 2022 par le cabinet de conseil RH "The Shift Work Shop", 77 % des personnes interrogées reconnaissent avoir déjà eu une relation amoureuse ou sexuelle avec un collègue. Par ailleurs, rien dans la loi américaine n’interdit les relations amoureuses au travail. Dans ce contexte, une liaison justifie-t-elle vraiment une démission ?
Encore une fois, le vrai problème, moralement, ce n’est pas la liaison, c’est le mensonge. Alors, est-ce qu’un mensonge relevant de la vie privée doit entraîner une démission dans la sphère professionnelle ? C’est à chacun d’en juger. Cela dépend des cas certainement. Attention, il y a bien pire que le mensonge - le meurtre, la cruauté par exemple. Ce que je veux dire, c’est qu’une liaison, en soi, n’est pas moralement condamnable.
Vous pouvez faire l’amour avec qui vous voulez, ce n’est pas mon affaire. Ce qui pose problème, c’est le mensonge. Si vous trompez votre partenaire sans lui dire, ce n’est pas la liaison qui me gêne, c’est le fait de lui mentir. On se focalise ici sur un cas particulier parce qu’il fait le buzz, mais quand on interroge les Français sur le polyamour, on s’aperçoit qu’ils sont bien plus tolérants qu’on ne l’imagine. Le concept même de polyamour ne choque quasiment plus. La liberté sexuelle est globalement bien acceptée. Ce qui l’est beaucoup moins, c’est le mensonge. Et je trouve ça parfaitement normal. Si vous trompez l’homme avec qui vous vivez et que vous lui mentez, on ne peut pas prétendre qu’il n’y a aucun problème moral.
Bill Gates et Mélinda French Gates ou encore Barack et Michelle Obama… Les couples formés au travail sont légion. Si cela nous arrive, quelle attitude doit-on adopter, selon vous ? Faut-il garder la relation secrète ou, au contraire, jouer la pureté de cristal ?
Faites comme vous voulez ! Mais rappelez-vous que la discrétion vaut mieux que l’étalage ou l’exhibitionnisme. Et la sincérité, mieux que l’hypocrisie.