L’hôpital public est malade de la bureaucratie
La revue Acteurs publics, dans sa livraison de mai-août 2025, consacre un dossier à l’hôpital, et plus précisément à sa « tentation bureaucratique ». Un diagnostic partagé par les patients et le personnel soignant qui laisse espérer la mise en œuvre rapide d’un remède. C’est sans compter sur les « administratifs » qui défendent bec et ongles leur pré carré.
Selon une enquête Acteurs publics/EY pour l’Observatoire des politiques publiques, réalisée par l’Ifop, 94% des sondés considèrent que les hôpitaux publics souffrent du poids des tâches administratives. Et parmi les 80% de répondants qui se sont rendus dans un hôpital public au cours des cinq dernières années, 74% disent avoir eu l’impression que les équipes passaient plus de temps à gérer l’organisation qu’à soigner.
« A l’hôpital, on se cache derrière les procédures jusqu’à l’épuisement »
Les Français interrogés mettent principalement en cause la complexité du système de santé (déterminant pour 69%), les normes de sécurité et de traçabilité (59%), les règles imposées de l’extérieur (52%), la volonté des agents de se protéger juridiquement (48%) et le manque de confiance entre services ou institutions (45%).
Ce constat est partagé par les salariés des hôpitaux à 94% également. Les témoignages recueillis par Acteurs publics sont édifiants. Mathias Wargon, chef des urgences du centre hospitalier Delafontaine (Seine-Saint-Denis) affirme que « ce qui tue réellement tout, c’est le reporting et plus précisément l’excès de reporting. Chaque service va demander aux autres services, et notamment aux soignants, un reporting différent avec des indicateurs différents et, fatalement, on ne s’en sort pas. On perd un temps incroyable sur l’administratif ». Pour lui, « A l’hôpital, on se cache derrière les procédures jusqu’à l’épuisement ».
Un travail administratif d’autant plus pénible que le matériel à disposition est vétuste. « Le temps passé à des tâches administratives de traçabilité ou de codage doit être mis en parallèle avec des outils informatiques qui aggravent la charge administrative », dit Philippe Juvin, chef des urgences à l’hôpital européen Georges Pompidou, et député LR. Il ajoute qu’il serait satisfait de pouvoir travailler avec un ordinateur qui ne mette pas vingt minutes à s’allumer et des logiciels qui ne fassent pas perdre du temps.
Le sénateur Bernard Jomier, qui a présidé en 2022 la commission d’enquête sur la situation de l’hôpital et le système de santé, rapporte que, selon un syndicat de directeurs d’hôpital, les établissements de santé publics recevaient pratiquement une consigne ou demande de reporting par jour ouvré de la part de leurs tutelles.
L’ancienne ministre de la Santé, Agnès Buzyn, ne partage pas l’avis de ses confrères. Elle défend par exemple les agences régionales de santé (ARS) qui assurent « un pilotage étroit de la qualité des soins et des résultats obtenus par les établissements hospitaliers ». Elle dit se méfier des discours simplificateurs et populistes « selon lesquels il y aurait trop de normes ». Pour elle, « on ne peut pas se permettre de déréguler trop facilement » dans le secteur de la santé.
Quoi qu’il en soit, il est difficile de nier l’inflation normative : entre 2002 et 2021, le Code de la santé publique est passé de 4 931 articles à 12 372 (+151%) et de 552 088 mots à 1 653 610 (+200%).
Combien de divisions administratives ?
Ce poids de de la norme se traduit-il dans les effectifs ? Les fonctions « support » croissent-elles au détriment des « médicales » ?
Vincent Prévoteau, président de l’Association des directrices et directeurs d’hôpital (ADH) critique les chiffres « parfois stratosphériques qui sortent de nulle part. On ne le répètera jamais assez, il n’y a pas 70% de personnel administratif dans un hôpital. La moyenne se situe à 6% ».
Un chiffre qui est similaire à celui de l’Association nationale pour la formation permanente du personnel hospitalier (ANFH) pour qui « le personnel administratif ne représente que 12% des effectifs ». Et parmi ces 12%, la moitié sont des « personnels administratifs au sens strict », l’autre moitié étant composée de « secrétaires médicaux qui sont des appuis indispensables aux médecins et soignants, de personnels chargés de la logistique, de personnels médico-techniques, sans oublier les personnels en charge de l’informatique ».
L’OCDE, qui n’aborde pas la question de la même manière, fait état de 14% d’agents administratifs, auxquels s’ajoutent 10% de personnels techniques et 9% d’agents de service. Au total, il y aurait donc 33% de personnels non-soignants. « C’est moins qu’en Belgique (36%), mais plus qu’en Allemagne (25%), en Italie (25%) et en Espagne (24%). L’OCDE précise que cette différence peut être expliquée par le fait que des fonctions administratives et techniques sont plus souvent externalisées dans les autres pays ».
Quant à la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) du ministère de la Santé qui vient de publier ses données sur les établissements de santé, elle mentionne 27% de « personnel non médical non soignant », soit au total 291 363 personnes en 2023, dont 114 597 dans la filière administrative (10,61%). Bien plus tout de même que les 6% avancés plus haut.
Il ne faudrait cependant pas oublier que l’administratif touche tout le monde. Comme le précisent les experts d’EY, « des études estiment que jusqu’à 40% du temps des médecins et infirmiers est absorbé par des formulaires, doubles saisies et procédures diverses ». Quant à la Cour des comptes, elle évalue que la « bureaucratie hospitalière » mobilise environ « 15% des dépenses des établissements – soit 15 milliards d’euros par an ». Si ce fardeau était allégé de 20% ou 30%, cela permettrait de « redéployer l’équivalent de 6 000 soignants à temps plein vers le soin ».
Quelles solutions ?
Alléger la charge administrative des hôpitaux apparaît, quoi qu’en pensent certains, une nécessité vitale.
Un responsable hospitalier, interrogé par Acteurs publics, rêve d’un retour à la période du covid-19 pendant laquelle de nombreuses procédures ont été simplifiées « pour accélérer la réponse à la pandémie ». Selon lui, ce fut alors « Une parenthèse enchantée en matière de réglementation et de contraintes procédurales ».
A cet égard, il est désolant de constater qu’aucun retour d’expérience n’a été mené sur cet intermède. Il aurait pourtant été intéressant de regarder comment les établissements hospitaliers ont réagi et d’en tirer des enseignements pour simplifier, de manière pérenne, certaines procédures.
La multiplicité des acteurs (SPF, HAS, ARS, ASNR, ANSM, ANSES, Sécurité sociale, les différentes directions du ministère de la Santé, etc.) contribue indéniablement à la complexité du système et à la multiplication des instructions, démarches, reportings et autres réglementations. Comme le dit Philippe Juvin, chaque opérateur « crée quasiment sa norme et sa contrainte qu’il impose aux autres ». Une réduction du nombre d’agences, de directions et d’organismes en tout genre apparaît donc plus que nécessaire.
Il faudrait également arrêter le « harcèlement textuel », comme le demande Julien Husson, titulaire de la chaire Santé-management à l’Université de Lorraine. En effet, explique-t-il, on ne supprime jamais aucune règle quand on en crée de nouvelles. Il critique aussi le regroupement des hôpitaux qui n’aboutit que rarement aux économies d’échelle et, au contraire, augmente les temps de coordination et donc les « coûts de transaction ».
Davantage d’autonomie des équipes au sein même de l’hôpital, à l’instar de ce que pratique celui de Valenciennes, souvent donné en exemple, est également une piste à suivre. Le sénateur Bernard Jomier plaide même pour une décentralisation, « y compris d’un point de vue financier ».
Des outils informatiques dernier cri, comme le réclame Philippe Juvin, devraient aussi permettre de simplifier la tâche des soignants. C’est aussi l’opinion des experts d’EY qui proposent de faire la chasse au manque d’interopérabilité entre les systèmes et les logiciels, et de faciliter les échanges automatisés de données. Agnès Buzyn croit beaucoup au développement de l’intelligence artificielle (IA) pour simplifier certaines tâches et « donner davantage de temps médical au personnel soignant ».
C’est, par exemple, ce que veulent faire les Pays-Bas qui ont lancé un plan pour « diviser par deux la charge administrative des médecins grâce à l’IA », avec notamment des « outils de reconnaissance vocale et d’assistants numériques » pour saisir les comptes rendus médicaux « sans intervention manuelle ».
On déplore qu’Acteurs publics n’ait pas été regarder du côté du privé. Certes, la revue s’adresse aux décideurs publics, mais ce tropisme publico-public n’est-il pas aussi un des maux dont souffre l’hôpital public ? La manière dont les cliniques, qui sont soumises aux mêmes tutelles, se dépêtrent avec des règles qui sont largement les mêmes, aurait été intéressante à examiner. Et plus largement, il est regrettable que la solution de la privatisation n’ait même pas été mentionnée.
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