La droitisation : illusion collective ou dérive élitaire ?
Dans un article publié le 21 mars 2025 dans le Journal des Libertés, Vincent Tournier, maître de conférences de sciences politiques à l’IEP de Grenoble, remet en cause l’idée selon laquelle la France se serait massivement « droitisée ». Il s’appuie sur l’ouvrage de Vincent Tiberj, La droitisation française : mythes et réalité, paru aux PUF en 2024, pour déconstruire ce mythe.
Vincent Tournier, dans son analyse critique de l’ouvrage, relève l’absence d’approche comparative européenne et l’absence d’analyse électorale rigoureuse. Pour Tournier, la réalité politique actuelle correspond moins à une droitisation qu’à une fragmentation en trois blocs : gauche radicale, droite radicale, et centre. L’évolution n’est donc pas linéaire, mais éclatée.
Il critique également la manière dont Tiberj sélectionne et interprète les données : il discrédite les sondages qui révèlent l’exaspération sur l’immigration ou l’insécurité, tout en valorisant ceux qui lui sont favorables. Ainsi, les préoccupations des Français sur la loi immigration ou le « Grand remplacement » sont minimisées. De même, des formes documentées d’antisémitisme ou d’homophobie d’origine musulmane sont relativisées au profit d’une explication centrée sur la droite radicale. Tiberj écarte l’islam comme variable explicative tout en conservant la classe sociale comme critère « scientifique ».
L’un des reproches majeurs est l’absence de définition claire du concept de droitisation. Tiberj admet que c’est une notion floue, mais ne tente pas de la préciser. Pourtant, l’histoire montre que les valeurs associées à la droite ou à la gauche sont changeantes. La laïcité, par exemple, autrefois pilier de la gauche, est aujourd’hui davantage portée par la droite. Même constat pour les questions de mœurs, longtemps marquées à droite, mais qui ont connu des évolutions croisées.
Tournier reproche à Tiberj de faire de la tolérance une valeur exclusivement de gauche, occultant les intolérances de celle-ci : hier contre les bourgeois ou les curés, aujourd’hui contre les hommes blancs hétérosexuels ou les « phobes » désignés par les courants wokistes. Il critique également la minimisation de l’antisémitisme de gauche et le soutien ambigu de certains intellectuels à des mouvements comme le Hamas.
Concernant les médias, Tiberj attribue une influence excessive aux intellectuels conservateurs sans fournir de preuve ni analyse d’audience. Il omet la forte présence d’intellectuels progressistes dans le monde académique et culturel. Il ne traite pas non plus des raisons pour lesquelles certains médias critiques rencontrent un public croissant, ni de la défiance envers les médias traditionnels.
Tournier souligne que les valeurs post-modernes ne sont pas incompatibles avec un vote pour la droite, qui a su s’adapter en intégrant certaines réformes sociétales. Le paradoxe, selon lui, est que l’individualisme peut aussi produire une demande d’ordre et de sécurité, et générer de nouvelles intolérances sous couvert de tolérance. En voulant sauver la gauche, Tiberj en oublierait d’analyser froidement la réalité sociale.
L’article La droitisation : illusion collective ou dérive élitaire ? est apparu en premier sur Contrepoints.