Xavier Driencourt, ex-ambassadeur de France en Algérie : "Le régime a déjà répondu façon 'la vérité si je mens'..."
Depuis 2022, Xavier Driencourt ne cesse de marteler le même message : il faut se montrer plus dur avec l’Algérie, répète… l’ex-ambassadeur de France à Alger, pendant sept ans. A l’heure où Emmanuel Macron paraît hausser le ton face au régime d’Abdelmadjid Tebboune et son refus d’accepter sur son territoire les ressortissants que Paris souhaite éloigner, le diplomate se dit perplexe.
Même si le président de la République a affiché des intentions nouvelles, dans une lettre au Premier ministre François Bayrou, révélée par Le Figaro, le retraité du quai d’Orsay y voit surtout des "demi-mesures". Entretien.
L’Express : La lettre d’Emmanuel Macron à François Bayrou constitue-t-elle un tournant dans la relation diplomatique récente entre Paris et Alger ?
Xavier Driencourt : Non, c’est au mieux une inflexion, mais on aurait tort d’appeler ça un revirement. Il y a trois choses dans cette lettre. D’abord des considérations générales, des admonestations ou des formules un peu creuses, comme "je souhaite donc que nous retrouvions le chemin d’une coopération exigeante, sérieuse et productive". Il y a les mesures concrètes, en réalité assez faibles. Le rétablissement des visas pour les séjours de dignitaires, mais l’accord était déjà suspendu depuis mai. L’agrément donné à huit consuls, ce n’est pas anodin mais pas fondamental. La non-délivrance de visas de long séjour, par exemple pour les étudiants ou les personnes malades, ça peut embêter les Algériens, mais ce n’est pas non plus un enjeu majeur. Et puis il y a les formules vagues de la fin.
Où il est question à la fois de demandes françaises, sur le remboursement de la dette hospitalière de l’Algérie, et du passif colonial, avec l’évocation notamment des essais nucléaires dans le Sahara. Comment comprendre ce passage ?
La formulation est ambiguë. On a l’impression que l’idée générale, c’est : "Vous allez vous priver d’un certain nombre de biscuits". C’est une espèce de menace sur l’avenir, ça suggère l’idée d’une riposte graduée, ce qui est intéressant, mais c’est très vague.
Ce changement d’intention côté français signifie-t-il que l’exécutif a fait le deuil de la libération de Boualem Sansal et Christophe Gleizes ?
Peut-être. En tout cas, il ne faut pas s’attendre à ce qu’ils soient libérés ces prochaines semaines. C’est vrai, cette lettre marque la prise de conscience que la démarche d’apaisement vis-à-vis de l’Algérie ne mène à aucun résultat concret. Et Emmanuel Macron reconnaît que la politique d’Alger vis-à-vis de leurs immigrés clandestins, qu’ils refusent souvent de reprendre, est diplomatiquement inacceptable. Cette lettre est donc un point marqué pour Bruno Retailleau, et une pierre dans le jardin de Jean-Noël Barrot et du quai d’Orsay, partisans du dialogue et de l’apaisement. Mais en réalité, on sait bien que Barrot fait ce que lui demande l’Elysée. Pour être exact, il faut donc dire qu’Emmanuel Macron a tranché en faveur de Retailleau… contre ce que professait auparavant Macron lui-même. Mais sans aller jusqu’au bout de la logique.
Quelles mesures vous semblent manquer pour réellement peser sur la diplomatie algérienne ?
Quitte à se fâcher, Emmanuel Macron aurait pu choisir la manière forte et la réciprocité totale. Il aurait pu s’agir évidemment de dénoncer l’accord de 1968, qui donne aux Algériens des conditions favorables pour s’établir en France. On pourrait aussi fermer des consulats. Il y a trois consulats de France en Algérie et dix-huit consulats d’Algérie en France. Il pourrait y en avoir trois de chaque côté. Par ailleurs, les déplacements de l’ambassadeur de France en Algérie sont contrôlés par l’exécutif, il faut demander une autorisation pour quitter Alger. Pourquoi ne pas demander la même chose en France ?
Emmanuel Macron évoque dans sa lettre la coopération des autres pays européens. De quoi s’agit-il ?
D’une limite majeure à toute contre-mesure ! La France veut refuser des visas demandés par les Algériens, mais tout cela n’a aucun effet s’ils demandent à rejoindre l’Italie ou l’Espagne, puis prennent un train pour Paris. Les règles de l’espace Schengen le permettent matériellement, même si, en théorie, c’est contraire au principe. Donc si nos voisins n’optent pas pour la même politique, ça n’aura servi à rien. Et on imagine bien quel intérêt peut avoir l’Italie par exemple à nous remplacer auprès de l’Algérie.
Comment analysez-vous la réponse algérienne, ce jeudi 7 août, via un communiqué de l’agence Algérie Presse Service ?
C’est un bras d’honneur. Leur réponse est sentencieuse, docte, donneuse de leçons. Ils ont raison sur tout, la France a tort sur tout. C’est la vérité selon Alger, mais 'la vérité si je mens'. Cette lettre va tout de même mettre le président Tebboune dans une position politique délicate. C’est un désaveu puisque pendant des mois, il a expliqué qu’il fallait miser sur le camp Macron, les "bons", contre les "mauvais", le camp Retailleau, les "nostalgiques de la colonisation". Il a eu tort puisque Macron rejoint Retailleau dans l’analyse.
Va-t-on vers une rupture des relations diplomatiques entre les deux pays ?
La crise pourrait demeurer jusqu’à 2027, jusqu’au changement de régime en France. Sans aller jusqu’à une rupture totale des relations diplomatiques, on pourrait imaginer une rupture des relations consulaires, ou une quasi-rupture. Un consul de chaque côté, à Paris, à Alger, ce qui rendrait plus compliqué les déplacements entre les deux pays.