Après le Mozambique, l'Angola : l'Afrique australe, en proie à l'instabilité régionale
En novembre 2025, l'Angola fêtera les cinquante ans de son indépendance vis-à-vis du Portugal. Depuis le 11 novembre 1975, le pays est gouverné par le même parti : le MPLA (Mouvement Populaire de Libération de l'Angola), dont est issu l'actuel président João Lourenço, élu en 2017. Mais ces derniers jours, des voix s'élèvent dans le pays pour exiger la démission de ce dernier, après que des manifestations violentes ont éclaté dans le pays, en réaction à l'augmentation des prix du pétrole.
Les révoltes ont rapidement dégénéré en pillages, dans un pays où "huit familles sur dix se trouvent en situation d'insécurité alimentaire", selon les données de l'Institut National des Statistiques (INE), publiées dans le Novo Jornal. Selon le calcul de la presse angolaise, on compte au moins 30 morts, 270 blessés (un grand nombre par les forces de l'ordre), et 1 500 arrestations : l'un des épisodes les plus violents de l'Histoire récente du pays.
Après une pétition lancée par l'opposition samedi 8 août, c'est désormais du propre camp présidentiel qu'émanent les critiques. Ce dimanche, des militants du MPLA ont annoncé à l’agence de presse Lusa avoir saisi le Tribunal Constitutionnel pour faire destituer le chef de leur parti, l'accusant de précipiter l'Angola dans "le chaos social".
Les carburants au cœur de la discorde
A l'origine de la crise, l'annonce par le gouvernement début juillet d'une baisse des subventions sur le prix du pétrole, pour réduire les dépenses publiques. Depuis 2023, l'Etat angolais tente en effet de restreindre ses mesures de soutien de manière graduelle - ce qui n'est pas du goût de la population. Car, si l'Angola est le second producteur de pétrole d'Afrique subsaharienne, le manque de raffineries dans le pays l'oblige à importer les carburants à des prix élevés.
Or, malgré sa forte densité de population, la capitale Luanda (9 millions d'habitants) ne possède pas de réseau de transports publics conséquents. La mobilité y est donc assurée par des "candongueiros" (sortes de minibus), des taxis ou des moto-taxis, qui souffrent particulièrement d'une hausse des prix du carburant. En réponse à ces annonces, l'Association Nationale des Taxistes Angolais (ANATA) a donc lancé une grève de trois jours, fin juillet, avec un large relais populaire dans la capitale et plusieurs villes de l'intérieur du pays.
"La hausse des prix des carburants aura un impact significatif sur l'économie angolaise, et pas seulement sur le portefeuille des chauffeurs de taxi", ajoute Olívio Nkilumbo, membre de l'UNITA, le principal parti d'opposition, dans le journal portugais Expresso. Différents secteurs, tels que l'agriculture, la pêche et l'industrie, ont des activités qui en dépendent". Le pays vit déjà sous la pression d'une inflation d'environ 20 % et près d'un tiers de sa population se trouve au chômage.
1 500 arrestations
Au total, près de 1 500 arrestations ont eu lieu dans des manifestations populaires les 28 et 29 juillet, en marge de la grève des chauffeurs de taxi. De dizaines de commerces ont fait l'objet de vol, comme des supermarchés.
Scenes coming out of Luanda, Angola. What was just supposed to be a taxi strike has turned into a full blown strike by the people chanting "down with the dictatorship" and looting of stores as they complain about hunger, oppression & poverty.. pic.twitter.com/lXIpO4hi4Z
— Ndilula (@MwahafarN) July 28, 2025
Quatre ONG angolaises, dont une affiliée à l'Eglise catholique, ont par ailleurs dénoncé mardi la forte répression de ces heurts, et des "exécutions sommaires" de la part des forces de l'ordre. Plusieurs vidéos partagées sur les réseaux sociaux montrent des "agents de la police nationale tirer de façon aveugle sur des foules", soulignent les ONG en appelant à des "enquêtes indépendantes". Parmi les victimes, la mort de Silvia Mubiala, mère de six enfants, tuée par balle alors qu'elle tentait de protéger son petit garçon, a choqué l'opinion sur les réseaux sociaux. L'Organisation des Nations Unies s'est également dit préoccupée.
Instabilité régionale
Si les grèves ne sont pour l'instant pas reconduites, la situation sociale est loin d'être stabilisée. Le régime angolais est en effet souvent taxé "d'autocratique" par ses opposants, ce qui alimente la colère. Dans le passé, les forces de sécurité ont par exemple été accusées de réprimer violemment des manifestations populaires. "L'Angola est un pays en crise depuis une dizaine d'années déjà, et rien de ce que fait le gouvernement ne va dans le sens d'améliorer la vie des gens", abonde l'anthropologue portugais Ruy Blanes, dans les colonnes du média Expresso.
Certains veulent y voir une réplique des manifestations contre le régime au Mozambique, autre pays lusophone d'Afrique australe qui connaît une série de révoltes depuis les élections contestées de 2024. Venâncio Mondlane, principal leader de l'opposition mozambicaine, a ainsi fait un parallèle cette semaine, dans les colonnes du Jornal de Negocios portugais, entre la situation sociale des deux pays.
Pour lui, les révoltes sont le résultat de peuples fatigués de vivre dans la pauvreté, malgré les importantes "richesses" et ressources du pays, et qui "demandent une part du gâteau". Une référence aux grandes ressources en pétrole et en gaz naturel, et aux investissements qu'elles génèrent dans la région.
Pour rappel, Venâncio Mondlane avait ébranlé le parti Frelimo, au pouvoir lui-aussi depuis 1975, lors du scrutin de 2024, jusqu'à en revendiquer la victoire. Mais c'est finalement Daniel Chapo (Frelimo) qui avait été proclamé gagnant, à l'issu d'un scrutin entaché de graves irrégularités, selon les observations de missions internationales. Des manifestations, très suivie par la jeunesse, avaient alors éclaté contre la situation politique et sociale dans le pays.
Les deux pays sont des membres importants de la Communauté de développement d'Afrique australe (SADC). L'Angola y joue un rôle régional important, en tant que médiateur dans les crises, notamment en République démocratique du Congo, par exemple. Luanda est aussi un acteur de premier plan, connaissant d'importants investissements étrangers : la Chine, premier partenaire commercial, y finance des projets d'infrastructures en lien avec l'industrie énergétique. Les Etats-Unis, eux, investissent massivement dans le Corridor de Lobito, la route régionale destinée à l'exportation de minerais stratégiques.
Mais malgré ces projets, les inégalités sociales demeurent : selon la Banque mondiale, près d'un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté, avec un peu moins de 2 dollars par jour. Alors, après le Mozambique, l'instabilité du régime angolais pourrait-il contagier les autres pays de la région ?