A Cambridge, les coulisses du mythique laboratoire "LMB" : "Ici, on s’attaque aux questions les plus fondamentales de la biologie"
Tout l’été, L’Express raconte la fabrique des élites européennes à travers sept lieux emblématiques où se forment les futurs leaders du Vieux Continent : écoles de business, universités prestigieuses, laboratoires de recherche, pépinières de talents dans la mode, le design ou l’hôtellerie… Une autre manière de redécouvrir l’Europe à travers ses pépites de l’enseignement supérieur, que le monde entier nous envie.
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Un groupe d’hommes et de femmes s’engouffre entre les maquettes de molécules. Ils passent les portiques de sécurité, puis vite, s’empressent de saluer le petit comité qui les attend, dans le hall d’entrée du Laboratoire de biologie moléculaire (LMB), illustre institution scientifique, basée à Cambridge. On se sourit, se tapote l’épaule pour les plus téméraires, avant de se diriger, petit à petit, vers les panneaux où sont relatés les nombreux exploits de l’institution.
En ces jours de visites comme celui-ci, il n’est pas rare que les cadres de l’établissement se rendent disponibles. Un petit manège devenu habituel avec le succès du centre, sans doute l’un des plus performants au monde : alléchés par cette réputation, le nez en l’air et le selfie facile, députés, ministres et personnalités parmi les plus haut placées du pays se pavanent dès qu’ils le peuvent dans cette bâtisse en forme de chromosomes, dans l’espoir d’y découvrir les coulisses.
Avec les années, ce paquebot de verre, de béton et de métal de 37 000 mètres carrés, s’est imposé comme une des places les plus importantes de la recherche mondiale : des continents entiers de la connaissance, et des disciplines majeures, comme la biologie moléculaire ou la génomique sont nés entre ces murs, faisant du lieu – sans grand intérêt architectural cela dit – une véritable attraction pour les élites britanniques.
C’est ici, à une heure et demie de Londres, que la structure de l’ADN a été découverte dans les années 1950, comme en témoignent ces maquettes géantes disposées dans l’allée centrale. C’est ici, aussi, que les premiers anticorps monoclonaux ont été conçus, de nouveaux médicaments à peine commercialisés et déjà parmi les plus rentables. "Tout ce qui est fait au LMB est à la base de progrès fantastiques, leur contribution est sans équivalent", résume Alain Fischer, président sortant de l’Académie française des sciences.
400 chercheurs, douze prix Nobel
Avec un tel succès, l’institution s’est transformée en un point de passage obligé pour qui cherche à parfaire son influence au Royaume-Uni : il faut avoir été vu, ne serait-ce qu’une fois, sous les portraits des contributeurs les plus illustres ou à côté des microscopes les plus précis du monde - des créations maison - pour espérer se confondre dans l’intelligentsia locale. Une coutume à laquelle même la reine Elisabeth II s’est soumise, comme l’atteste ce petit haut-de-forme rose sur photos officielles.
Entrer au LMB, l’intégrer pour de vrai, en tant qu’étudiant, demande un parcours académique hors norme, doublé de solides lettres de recommandation. Obtenir ce sésame – comme la trentaine de profils sélectionnés chaque année à travers le monde - revient quasiment à s’assurer une place au panthéon des sciences : l’établissement détient l’une des plus importantes concentrations de prix Nobel, douze, pour une écurie de moins de 400 chercheurs. Les distinctions sont si nombreuses que certaines ont atterri au sous-sol, à côté des Unes consacrées aux chercheurs LMB, trop fréquentes elles aussi.
Ici, les anciens qui ne révolutionnent pas la science finissent conseillers de présidents ou patrons dans l’édition. C’est le cas d’Elizabeth Blackburn (Prix Nobel 2009), ancienne blouse blanche de George W. Bush, ou de Magdalena Skipper, rédactrice en chef de Nature, une des plus prestigieuses revues scientifiques. Les profils les plus politiques atterrissent quant à eux à la tête des institutions les plus importantes du secteur, à l’instar de Maria Leptin, actuelle présidente du Conseil européen de la recherche.
La scientifique, immunologue de formation, garde un excellent souvenir de ses années LMB : "C’est un endroit palpitant, où tout le monde, jusqu’au staff technique, est engagé à 100 % pour la science. Les meilleurs se battent pour venir et pourtant, tous acceptent de mettre de côté leur ego pour la recherche", témoigne la dirigeante, dont l’organisme finance les projets scientifiques les plus ambitieux de l’Union européenne.
"Au LMB, tout le monde se parle, se critique"
Entrée pour un postdoc, la scientifique raconte avec frisson ces joutes verbales impressionnantes, organisées dans les petits amphithéâtres du LMB, un exercice imposé durant lequel les chercheurs confrontent leurs théories devant leurs pairs en toute transparence : "Au LMB, tout le monde se parle, se critique, ce qui est loin d’être le cas partout. C’est pourtant essentiel pour faire avancer la connaissance."
Un sens du collectif pensé dès la création du laboratoire en 1947. Les premiers participants, Max Perutz et John Kendrew, étaient persuadés que, pour comprendre le corps humain, il fallait étudier les interactions chimiques et physiques des particules qui le composent. Quitte à tisser des ponts avec les autres disciplines, inviter des physiciens, des chimistes, des électroniciens même, qui n’avaient peut-être jamais vu un cadavre auparavant, mais dont les idées seraient forcément novatrices.
Une approche jugée saugrenue par les pontes de l’époque, qui au départ ne leur concèdent qu’une annexe, la "cabane", se souvient Jan Löwe, le directeur du Laboratoire. "Malins, Perutz et Kendrew ont fait enlever les portes et ont poussé les troupes à manger à la cantine pour générer le plus de discussions possibles. Moins de dix ans plus tard, la nourriture laissait encore à désirer, mais la recette scientifique, elle, permettait déjà la découverte de nombreuses molécules de base de l’organisme, une donne essentielle pour qui veut le réparer", détaille le scientifique.
Ses yeux brillent au moment d’énumérer les prouesses : en 1958, Fred Sanger obtient le premier prix Nobel du groupe, pour le séquençage des protéines. En 1962, coup double : Perutz et Kendrew raflent la médaille en chimie, tandis que Francis Crick et Jim Watson obtiennent celle de médecine. En 1980, Fred Sanger reçoit un deuxième Nobel - fait rarissime - pour une technique de séquençage de l’ADN que désormais de nombreuses équipes utilisent. Deux ans après, Aaron Klug, autre ponte, est lui aussi couronné. Depuis, aucune décennie ne passe sans que le LMB ne soit récompensé.
"Je n’échangerais ma place pour rien au monde"
Venki Ramakrishnan (Prix Nobel 2009) est peut-être l’un des titulaires qui parlent le mieux du laboratoire : à la tête jusqu’en 2020 de la Royal Society, la société savante britannique, au devant de la science mondiale, le chercheur a mis au jour la structure du ribosome, sorte d’usine de production des protéines à l'intérieur des cellules. Attablé à son bureau, vue sur le campus, il se remémore sa première impression, pour ce qui ne devait être qu’une année sabbatique : "Ici, on ne vise pas les revues influentes ou les expériences les plus solides, on s’attaque aux questions les plus fondamentales de la biologie."
Pour cette philosophie, le chercheur a laissé sa femme, ses enfants, et la moitié de son salaire aux Etats-Unis. Anne Bertolotti, elle, a abandonné un poste permanent en France : "Les scientifiques signent ici pour s’attaquer à de grands problèmes qui valent le coup de consacrer une bonne partie d’une vie, c’est ça, l’esprit LMB. Je n’échangerais ma place pour rien au monde", affirme cette chercheuse, à la tête du département de neurobiologie. Convaincue que c’est ici qu’elle doit être, la spécialiste refuse systématiquement les offres généreuses d’autres établissements, qui voient en ses travaux la promesse de grandes avancées contre Alzheimer.
Forcé de reconnaître que la stratégie LMB fonctionne, le Royaume-Uni a érigé les lieux en sanctuaire : là où partout ailleurs la recherche a été rationalisée, découpée en projets, l’institution bénéficie d’un mandat de confiance de cinq ans, financé à 80 % par l’Etat. Une sorte de blanc-seing, attribuée par le Medical Research Council, l’agence de recherche médicale britannique, et qui n’a jamais été remis en question, même pendant le Brexit. Un statut rarissime, qui permet les recherches les plus risquées et originales, terreau des révolutions scientifiques, tant que les évaluations sont bonnes en fin de quinquennat.
Le Laboratoire européen de biologie moléculaire (EMBL), le Centre Sanger, l’Institut Salk, The Crick, de nombreux lieux ont tenté de conjuguer, comme le LMB, une approche "fondamentale" – la connaissance, rien que la connaissance –, des fonds pérennes et un casting cinq étoiles organisé en petites équipes. Sans parvenir à s’approcher de tels résultats. Le miracle qui a fait de la "cabane" un éden scientifique ne s’est, de fait, jamais produit autre part qu’à Cambridge.