Les déchets électroniques, angle mort de la révolution IA ? Les prévisions alarmantes d’une étude
A chaque génération, la même histoire. En un simple clic, la facilité d’accès à Internet, puis au cloud, et aujourd’hui à l’intelligence artificielle générative fait parfois oublier la matérialité de la technologie. Pour fonctionner correctement et rapidement, les ChatGPT, Claude et autres Perplexity nécessitent de nouveaux câbles, serveurs et puces électroniques dernier cri, le tout encapsulé dans de gigantesques data centers. Emmanuel Macron, en février, lors du grand sommet international sur l’IA, promettait de laisser pousser ces infrastructures comme des champignons dans l’Hexagone, avec une formule devenue fameuse : "Plug, baby, plug". Mais cet essor souffre d'une face plus sombre, celle d’une montagne de résidus électroniques, en forte croissance depuis plusieurs décennies. L’IA devrait, hélas, accentuer le mouvement.
Dans une étude à laquelle L’Express a eu accès, la start-up française Wastetide, spécialisée dans la détection et la valorisation des déchets industriels, compile des données alarmantes. Selon une projection modérée d’adoption des grands modèles de langage (comme GPT-5), les livraisons annuelles mondiales de serveurs spécialisés IA passeront de "200 000 unités en 2025 à plus de 11 millions en 2030", chiffre l’entreprise fondée par Nicolas Brien et Matthieu Tourne. Plus puissantes et plus denses en métaux que les générations précédentes, ces machines embarquent à ce jour, pour les modèles DGX de Nvidia (le leader dans le domaine), environ 35 kg de cuivre, 11 kg d’aluminium et des traces d’or, de palladium ou de tantale. Soit autant de métaux critiques et de précieuses terres rares, fréquemment renouvelés, à un rythme compris entre 2 et 3 ans, en moyenne, si l’on veut rester dans la course.
Le recyclage, cette mine d’or
Ce gisement de DEEE (déchets d’équipements électriques et électroniques) est un défi écologique. "Ces équipements sont les plus recyclables sur le papier, mais dans les faits, ce sont les moins recyclés", déplore Nicolas Brien. Moins de 20 %, d’après les Nations unies. Il est parfois difficile d’identifier et de lister tous les matériaux, tantôt en raison de la complexité des appareils, parfois pour préserver des secrets professionnels. Dans sa projection la plus funeste, si tous ces équipements sont placés en décharge, l’empreinte carbone annuelle des DEEE liés à l’IA générative passerait de 1 ktCO2e (kilotonne équivalent Co2) en 2025 à 49 ktCO2e. Presque 50 000 allers-retours Paris – New York en avion.
Mais il s’agit aussi d’une opportunité économique, insiste le cofondateur de Wastetide, ancien président du réseau European Startup Network et de France Digitale, diplômé de Sciences Po et Columbia en économie internationale. Les industriels de tous bords n’y sont pas insensibles. Sa start-up, qui évalue la valeur des déchets grâce à l’IA, a déjà du succès auprès de Renault, Alstom ou Siemens. Mais les data centers et ce qu’ils contiennent sont un trésor sans commune mesure. Dans un scénario intermédiaire, la valeur recyclable des déchets électroniques liés à l’IA générative pourrait bondir de 35 millions d’euros en 2025 à 1,5 milliard d’euros d’ici 2030, soit une multiplication par quarante, avance Wastetide. En France, pour un data center de 3 500 serveurs (500 tonnes de DEEE sur trois ans), la gestion de ces déchets peut générer environ 151 000 euros par an grâce aux métaux récupérés. Tout en contribuant, donc, à respecter des engagements environnementaux. Une bonne incitation.
Pourquoi l’Europe doit s’y intéresser
L’enjeu va au-delà des entreprises. Si l’Europe ne représente aujourd’hui que 13 % de la valeur mondiale du gisement de DEEE liés à l’IA, loin derrière l’Amérique du Nord et l’Asie, selon Wastetide, elle dispose d’atouts majeurs : un tissu dense d’acteurs du traitement des déchets (Suez, Veolia, Paprec, Derichebourg) et un cadre réglementaire clair en construction (passeport numérique produit, révision de la directive DEEE). En somme, d’importants moyens pour agir sur un sujet à fort enjeu géopolitique.
Car dans les DEEE, le cuivre, indispensable à l’électrification, et les terres rares, cruciales pour l’électronique, sont déjà au cœur de tensions internationales. La Chine contrôle une grande partie de ces ressources et n’hésite pas à en faire un outil de pression. Dans le sud de la France, certaines usines rouvrent afin d’extraire des métaux comme le dysprosium à partir de composants usagés. Cet effort pourrait être décuplé. Une façon d’en prendre conscience se joue peut-être dans notre vocabulaire, selon Nicolas Brien. "Ne parlons plus de déchets, parlons plutôt de matière secondaire", exhorte-t-il. Une manière astucieuse d’aligner, selon lui, leur intérêt économique et l’urgence écologique.