Benyamin Netanyahou - Emmanuel Macron : les trois raisons derrière la guerre des mots
Les conflits à Gaza, au Liban ou en Iran ne lui suffisent plus : cette semaine, Benyamin Netanyahou semble déterminé à se brouiller avec le monde entier. Après avoir violemment attaqué le Premier ministre australien, coupable d’avoir refusé d’accorder un visa à un ministre israélien d’extrême droite, le dirigeant de l’Etat hébreu a provoqué une passe d’armes diplomatique avec Emmanuel Macron, dans une lettre survoltée rendue publique le 19 août.
Netanyahou accuse notamment le président français d’encourager la flambée d’actes antisémites en France depuis le 7-Octobre et de faire le jeu du Hamas. "Votre appel à un Etat palestinien alimente ce feu antisémite, il récompense la terreur du Hamas, renforce le refus du Hamas de libérer les otages, encourage ceux qui menacent les juifs français et favorise la haine des juifs qui rôde désormais dans vos rues", écrit le Premier ministre israélien, dans une missive envoyée d’abord à l’Agence France-Presse, puis à la présidence française. "Un courrier retour est en préparation", nous indique l’Elysée, qui a déjà fustigé une analyse israélienne "erronée, abjecte et [qui] ne demeurera pas sans réponse". Trois raisons principales ont mené à cette escalade diplomatique entre Paris et Tel-Aviv.
1/ Le rôle moteur de la France pour un Etat palestinien
La rancœur, côté israélien, est à la hauteur du succès diplomatique français : en annonçant, le 25 juillet, que Paris s’apprêtait à reconnaître l’Etat palestinien en septembre, Emmanuel Macron a provoqué un véritable tsunami diplomatique. Le Royaume-Uni, le Canada ou encore l’Australie ont suivi ses pas, mettant une pression inédite sur le gouvernement israélien. "Le rôle de la France a été essentiel, affirmait l’ancien diplomate palestinien Ghait al-Omari dans nos colonnes début août. Elle a brisé le tabou autour d’un Etat palestinien et a pris les commandes en Europe."
Dans sa lettre, Benyamin Netanyahou presse Emmanuel Macron d’agir contre l'antisémitisme avant le nouvel an juif, le 23 septembre, ce qui - hasard du calendrier - tombe le même jour que la clôture de l’Assemblée générale des Nations unies. C’est à l’occasion de ce rassemblement diplomatique, à New York, que de nombreux pays occidentaux ont prévu de reconnaître l’Etat de Palestine. Un moment clef pour Paris, à l’origine de cette initiative avec l’Arabie saoudite, et l’occasion d’un nouveau bras de fer franco-israélien.
2/ Israël et la stratégie du seul contre tous
Le principal reproche fait par Netanyahou à Macron concerne l’antisémitisme : l’annonce de la reconnaissance à venir de l’Etat palestinien aurait, selon lui, alimenté "le feu antisémite" en France. Et le Premier ministre israélien de prendre pour exemple la dégradation des locaux de la compagnie aérienne El Al, une agression antisémite à Livry-Gargan ou encore des attaques "contre des rabbins dans les rues de Paris", sans davantage de précision. Il aurait sans doute pu ajouter l’abattage, le 14 août, d’un arbre hommage à Ilan Halimi, jeune français tué et torturé en 2006 parce que juif…
Le Premier ministre israélien a raison de constater et de dénoncer la vague antisémite qui déferle sur l’Europe et la France depuis le 7 octobre 2023. Les chiffres sont sans appel. En revanche, rendre les autorités françaises responsables de cette haine et de cette violence constitue une attaque sans précédent de la part de l’Etat hébreu. En coulisses, les diplomates et les dirigeants israéliens ont toujours reconnu le travail accompli par la France pour lutter contre l’antisémitisme et protéger les lieux de culte. "Les autorités françaises ne laissent rien passer, c’est un des rares pays où les dirigeants prennent des mesures très concrètes et massives pour défendre leur communauté juive", reconnaissait auprès de nous un diplomate israélien l’année dernière.
Les accusations de Benyamin Netanyahou sur l’antisémitisme s’adressent avant tout à sa base électorale et à ses alliés de la droite radicale israélienne. Elles vont de pair avec une campagne de dénigrement qui vise la France, dont l’importante communauté musulmane fait l’objet de nombreux amalgames. Une manière, aussi, de souder ses citoyens et de balayer les critiques externes. "Les Israéliens qui sont nés et ont grandi en Israël peinent à comprendre le sens réel de l’antisémitisme, puisqu’ils ne peuvent pas y avoir été confrontés chez eux, nous expliquait récemment un diplomate israélien qui a fait l’essentiel de sa carrière hors de ses frontières. Ils assimilent toute critique de leur pays à de l’antisémitisme, c’est pourquoi les accusations de la diplomatie française contre la guerre à Gaza passent aussi mal et entraînent une escalade."
3/ Des relations tendues depuis deux ans
Cette correspondance enflammée entre Benyamin Netanyahou et Emmanuel Macron n’est que le dernier épisode d’une série de frictions diplomatiques depuis deux ans. Après le 7-Octobre, le président français s’était rendu en Israël pour une visite remplie d’émotions, marquée par un "engagement indéfectible" pour la sécurité de l’Etat hébreu. En février 2024, aux Invalides, la France sera d’ailleurs le seul pays au monde à organiser une cérémonie nationale d’hommage aux morts du 7-Octobre.
Le vent a commencé à tourner lors de l’émission d’un mandat d’arrêt par la Cour pénale internationale (CPI) contre Netanyahou et son ministre de la Défense, Yoav Gallant, le 20 mai 2024 : les Etats-Unis, le Royaume-Uni ou même l’Allemagne condamnent cette décision, quand la France maintient son soutien à l’indépendance de la CPI. Une position jugée "équilibrée" à Paris, qui passe mal en Israël. "Il est important que vous énonciez haut et fort que la proposition du procureur général est honteuse et scandaleuse, et donc inacceptable pour vous et pour le gouvernement français", avait tancé le ministre israélien des Affaires étrangères, Israël Katz, lors d’une soirée à Paris le 21 mai en présence de son homologue français.
Régulièrement, Emmanuel Macron dénonce la brutalité de l’armée israélienne dans la bande de Gaza et déplore l’absence de toute solution diplomatique. Ses appels au cessez-le-feu restent lettres mortes. En juin 2024, après un bombardement visant un camp de réfugiés à Gaza, le président français demande personnellement à ce que les entreprises israéliennes se voient refuser l’accès à Eurosatory, le grand salon de l’armement français. Cette décision sera annulée en justice, mais le mal diplomatique est fait.
En octobre 2024, le chef de l’Etat français va jusqu’à réclamer l’arrêt des livraisons de certaines armes à Israël. "Si on appelle à un cessez-le-feu, la cohérence c’est de ne pas fournir les armes de la guerre", justifie alors le président français, avant d’interdire la présence d’industriels israéliens au salon d’armement Euronaval quelques jours plus tard, puis au Bourget cette année. Ces derniers jours, la France aurait bloqué le renouvellement des visas de responsables de la sécurité de la compagnie aérienne El Al, basés à Paris et chargés de contrôler les passagers avant les vols vers Tel Aviv. La raison : des inspections poussées et systématiques des diplomates français avant d’embarquer à Roissy.
Si les incidents diplomatiques se multiplient, en coulisses les responsables israéliens se montrent bien plus compréhensifs avec la France, décrite comme précieuse sur le dossier libanais et importante pour la défense d’Israël face à l’Iran. "Avec la France, il y a des hauts et des bas, nous confiait, il y a peu, un conseiller de Netanyahou. Vous appelez ça la politique du 'en même temps', pour nous c’est plutôt un sac de nœuds. Mais en fin de compte, la France reste très importante pour Israël et notre coopération se maintient."