Gauches européennes, "Bloquons tout", Gaza… Les vérités de la députée LFI Clémence Guetté
La gauche contemporaine et les classes populaires, ou l’histoire d’une mauvaise conscience. Clémence Guetté, vice-présidente de l’Assemblée nationale, autrice de la postface de Nouveau peuple, nouvelle gauche (éd. Amsterdam) sait appuyer là où ça fait mal. Fabien Roussel, François Ruffin et le PS seraient porteurs d’une "vision romantique", "fantasmagorique", "passéiste", des classes populaires. Les insoumis souhaitent-ils montrer patte blanche ? Accusés d’électoralisme, ils promettent, main sur le cœur, de tenter d’unir cette "multitude de mondes populaires qui coexistent sans nécessairement se rencontrer sur des piquets de grève". Et pourquoi pas dès le 10 septembre, jour de la mobilisation "Bloquons tout". Avant la rentrée des insoumis ce 21 août, entretien avec Clémence Guetté, cerveau de la maison Mélenchon.
L’Express : Le nouveau livre de l’Institut La Boétie, Nouveau peuple, nouvelle gauche, analyse les relations entre les gauches et les classes populaires. Pourquoi avoir entrepris la rédaction de ce livre ?
Clémence Guetté : Toute l’année, au sein de l’Institut La Boétie, nous avons consulté des chercheurs pour comprendre, par-delà nos intuitions, les modifications profondes des structures sociales et du travail. Les classes populaires se renouvellent en conséquence, et nous dressons ici le portrait de leur évolution. Matériellement, elles rassemblent les gens les plus écrasés par le rouleau compresseur du néolibéralisme. Si l’on prétend incarner le camp de l’émancipation, les classes populaires et leur évolution sont ainsi notre principal enjeu politique, entraînant la mise à jour permanente de notre projet. C’est la grande différence entre nous et les socialistes et Raphaël Glucksmann, puisqu’ils font le pari stratégique que la victoire s’atteint par le "centre gauche", au risque d’euphémiser leurs propositions et d’achever de creuser le fossé avec les milieux populaires.
Je ne veux pas laisser dire, comme le fait le reste de la gauche, que notre camp a perdu les milieux populaires et qu’ils votent désormais à l’extrême droite. C’est faux, puisqu’ils s’abstiennent, en majorité. Mais c’est un fait, les classes populaires ne votent plus pour le PS, en témoignent les 1,7 % de la candidature d’Anne Hidalgo à la dernière élection présidentielle. Les milieux populaires, encore traumatisés par le mandat Hollande, se sont massivement reportés sur notre candidature de gauche de rupture. Cependant, notre objectif n’est pas de viser des personnes, mais plutôt d’ouvrir un dialogue à gauche.
Les classes populaires ne votent plus pour le PS
Vous parlez d’ailleurs, dans la postface du livre, d’une vision "romantique", "fantasmagorique" et "passéiste" des classes populaires à gauche… On devine que vous visez en creux François Ruffin et Fabien Roussel. Que voulez-vous dire par-là ?
Par des exemples anodins, mais à de multiples reprises, les désaccords que l’on peut avoir au sein de la gauche reviennent toujours à la question des classes populaires : qui sont-elles ? Quels sont leurs besoins ? Quelles réponses devons-nous apporter ? Pour ne prendre qu’un exemple, notre différence de positionnement avec les écologistes au sujet des Zones à faibles émissions (ZFE) revient à la définition même de ces classes : quels sont leurs usages, leurs contraintes en matière de mobilité et d’accès aux services publics ? Comment proposer des solutions politiques sans accentuer la déconnexion et la désaffection avec notre camp ? Pour le dire rapidement, on passe à côté du quotidien des classes populaires quand on les réduit, en vertu de la doctrine ouvriériste comme le font Fabien Roussel ou François Ruffin, au travail à l’usine. Il existe une multitude de mondes populaires, désormais moins homogènes qu’autrefois. Je mets en garde : notre camp ne doit pas réduire l’expérience populaire au travail, au risque de glisser progressivement vers les positions de la droite sur la "valeur travail".
A part sa rupture brutale avec La France insoumise, que reprochez-vous concrètement au logiciel idéologique de François Ruffin ? Vous-même aspirez à unir cette "multitude de mondes populaires qui coexistent sans nécessairement se rencontrer sur des piquets de grève", comme vous l’écrivez…
Peut-être avez-vous mieux saisi sa doctrine que moi. Il pointe régulièrement nos supposées insuffisances programmatiques et annonce désormais – avec d’autres – des conventions thématiques afin de construire un projet. J’attends des initiatives personnelles qui fleurissent en ce moment qu’émergent des propositions à la fois complètes et crédibles. La France insoumise a toujours eu le souci de l’unification des classes populaires en un seul peuple. Il existe le même phénomène de désertification médicale dans la Creuse ou en Seine-Saint-Denis. Par ailleurs, l’aggravation de la crise écologique, illustrée par les canicules de cet été, menace en priorité les mondes populaires, qu’ils vivent dans des bouilloires thermiques ou dans des pavillons fissurés par la sécheresse. Notre programme y répond. Nous sommes, avec cet ouvrage, dans l’effort de la continuité et de la clarté.
Pourtant Jean-Luc Mélenchon assurait, dans un extrait diffusé par Quotidien, qu’il fallait mobiliser la jeunesse et les quartiers populaires. "Tout le reste, laissez tomber, on perd notre temps", disait-il…
C’était une phrase saisie au détour d’une conversation durant une manifestation. Cet échange qu’a eu Jean-Luc Mélenchon avec un militant pose la question suivante : "Où met-on notre énergie, et qui incite-t-on à faire voter ?" Car il y a effectivement des considérations stratégiques de priorité pour enrayer la progression de l’extrême droite. Le temps politique combine différents rythmes : les campagnes électorales et la bataille idéologique de long terme. Et ces mêmes considérations nous amènent à penser qu’il existe un bloc, aujourd’hui abstentionniste, à convaincre d’entrer en politique, car ses conditions matérielles d’existence le conduiraient à voter pour notre programme.
"Cela ne marche pas, et vous savez pourquoi ? Leur priorité est le racisme", disait Jean-Luc Mélenchon à La Repubblica et El Pais, au sujet de la reconquête des électeurs du Rassemblement national. Est-ce aussi ce que vous pensez ?
Il y a une prise de conscience, appuyée sur les travaux de chercheurs comme Nonna Mayer, Félicien Faury ou Vincent Tiberj, qui ont documenté à quel point le racisme était un vecteur fondamental de vote à l’extrême droite. Le racisme n’est pas une question sociétale, c’est une question éminemment sociale. C’est ainsi que le Rassemblement national assure à ses électeurs qu’il existe une compétition économique inéluctable entre les individus, et propose que les perdants de cette dernière soient les personnes racisées, les musulmans, les "étrangers" (ou les personnes perçues comme telles). A gauche perdure une forme de naïveté vis-à-vis des électeurs d’extrême droite, comme si ces derniers ne savaient pas pour quoi ils votaient. C’est faux. Charge à nous de montrer qu’il est possible que le grand nombre aurait à gagner avec notre programme, en qualité de vie et dans la proposition d’un horizon stimulant, notamment du point de vue écologique.
Les discours de résignation sur une éventuelle victoire du Rassemblement national en 2027 masquent trop souvent les faiblesses idéologiques et stratégiques de ce parti. Plusieurs lignes idéologiques y coexistent : caricaturalement, l’union des droites et le populisme d’extrême droite, qui impliquent des réponses politiques parfois antagonistes. Les travaux des universitaires cités plus haut ont montré que les électeurs les plus décisifs pour le RN sont les classes intermédiaires qui ont un logement, un emploi stable, et sont gagnés par la peur du déclassement. Ce constat a un impact sur la hiérarchisation de leurs propositions, qui les conduit régulièrement à en rabattre sur celles qui pourraient s’adresser aux classes populaires les plus précaires. C’est pour cela que nous insistons sur leurs votes contre l’augmentation du Smic ou contre le retour de l’Impôt sur la fortune à l’Assemblée. L’extrême droite peut imploser sous le poids de ses contradictions.
Comment analysez-vous donc la mobilisation "Bloquons tout" du 10 septembre prochain ?
Les annonces budgétaires de François Bayrou, en pleine période estivale, ont profondément choqué le peuple français. Alors que les gouvernements successifs d’Emmanuel Macron ont accordé 207 milliards d’euros de cadeaux fiscaux depuis 2017, la minorité présidentielle entend imposer une nouvelle cure d’austérité sans précédent, visant à prélever 40 milliards sur le dos des classes populaires, des classes moyennes, des services publics, des familles, des travailleurs et même des malades. Cette déclaration de guerre sociale, d’une violence inédite, a servi de détonateur à une colère populaire, commune aux différents mondes populaires. Et il faut mesurer l’ampleur de cette colère : 1 Français sur 3 se prive de manger pour nourrir ses enfants et 10 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté.
Les appels à "tout bloquer" le 10 septembre sont donc une manifestation spontanée et auto-organisée du peuple, qui refuse de se laisser faire par un gouvernement au service d’une caste de privilégiés. Au service de la révolution citoyenne, La France insoumise soutient et appelle le plus grand nombre à rejoindre les collectifs locaux qui se forment partout dans le pays. Notre rôle, en tant que groupe parlementaire, est de porter cette mobilisation populaire à l’Assemblée nationale. En conséquence, nous demandons la tenue d’une session extraordinaire au Parlement, et nous déposerons au plus vite une motion de censure pour faire tomber le gouvernement illégitime de François Bayrou.
Effondrement de Podemos en Espagne, affaiblissement de Syriza en Grèce… En Europe, le "moment populiste" – tel que le définissait la philosophe belge Chantal Mouffe – semble révolu. L’actuel succès électoral de l’insoumission est-il une exception européenne ?
L’insoumission n’est pas une exception mondiale. En témoignent les gouvernements de gauche radicale au Mexique, en Amérique Latine ou au Sénégal. Elle s’exporte même outre-Atlantique. Aux Etats-Unis, nous avons analysé la victoire de Donald Trump avant tout comme une défaite des démocrates, qui n’ont rien dit sur le génocide de Gaza, qui ne sont pas parvenus à convaincre les étudiants ou les classes populaires de manière générale… Il y a quelques mois, le candidat désigné lors de la primaire démocrate aux municipales de New York, Zohran Mamdani, s’est fait élire sur un programme de rupture. J’ai effectué une importante tournée européenne ces six derniers mois. J’y ai constaté, en revanche, que la gauche de rupture, comme force dominante au sein de la gauche en France, est plutôt une exception sur le continent. Lors de ces déplacements, nous apprenons des écueils stratégiques de ces partis amis, tout autant que de leurs réussites.
Les évolutions de Die Linke, en Allemagne, sont éclairantes. La discussion stratégique y a été très forte et, depuis qu’ils sont revenus à un discours rupturiste, notamment sur les questions sociales et écologiques, le parti est remonté à 9 % alors qu’il était sondé à 3 %, et voit affluer des milliers de nouveaux militants. Et l’échec de ce qu’a décidé de faire Sahra Wagenknecht démontre pour nous qu’une position antiraciste très claire et affirmée est le seul chemin possible de la gauche radicale. L’exemple de Podemos, en Espagne, est également intéressant : ils ont formé un gouvernement de coalition avec le PSOE, dans une alliance programmatique qui leur était défavorable. Ils en sont revenus, en quittant le gouvernement, et investissent pleinement les questions des droits LGBT ou de la lutte contre le génocide en cours à Gaza.
Les insoumis assurent vouloir présenter une candidature en 2027. Comment appréhendez-vous les injonctions à l’union, à gauche, en vue de la prochaine présidentielle ?
Je déplore l’absence de vision stratégique à gauche, notamment de tout ce petit monde qui s’autoproclame "unitaire". Certains ânonnent en boucle la nécessité de "l’union, car l’extrême droite menace", sans jamais en préciser les objectifs stratégiques (qui convaincre) ou politiques (sur quels sujets). Ce type de discours asséné en permanence sans esquisse programmatique me désespère. Il conduit à un nivellement par le bas, à la recherche du plus petit dénominateur commun, au nombrilisme et à l’entre-soi. L’union ne se fait pas à n’importe quel prix quand l’ambition est de reconquérir la part la plus vaste parmi les mondes populaires.
Donc, à l’instar de François Hollande ou Raphaël Glucksmann, vous assurez que la force fera l’union…
L’union des organisations politiques de gauche n’est pas la condition unique de la victoire. Notre discussion porte sur l’union populaire, pas sur l’union des logos, nous l’avons dit et répété. Les collectifs contre les violences policières, les organisations féministes, antiracistes, le mouvement écologiste au sens large, les syndicats, de nombreuses forces peuvent et doivent être mobilisées dans le même objectif. La seule condition pour l’emporter réside dans le fait que les classes populaires sortent de l’abstention. Il faut donc travailler sur le fond, avec de la clarté – nos adversaires politiques nous reconnaissent au moins ça, le degré d’aboutissement de notre programme. Quand cet examen de conscience sera fait, le dialogue sera plus intéressant avec les forces de gauche. On a beaucoup de désaccords très profonds (sur la doctrine internationale notamment), mais je reconnais à Raphaël Glucksmann d’avoir fait cet effort de proposition.
Une candidature insoumise est-elle bien raisonnable pour empêcher l’extrême droite d’atteindre le pouvoir ? Quand bien même vous accéderiez au second tour, toutes les études vous donnent largement défaits face au Rassemblement national…
27 sondages sur 27 nous donnaient perdants pour les élections législatives anticipées de 2024. Il y a trois ans, en vue de la présidentielle de 2022, nous étions – à cette même période – sondés 15 points en dessous du score que nous avons finalement obtenu. Les sondages – et la commission d’enquête menée par Antoine Léaument [NDLR : député LFI de l’Essonne] l’a bien montré –, ont des liens avec les puissances financières et l’extrême droite. Pour les instituts les plus sérieux, il existe malgré tout des biais énormes de méthodologie. Notamment concernant les personnes les plus éloignées du vote, qui sont justement celles sur lesquelles nous comptons pour la victoire, celles qui ont provoqué la surprise en 2022. La boucle médias-sondages est un système qui participe à une stratégie de démoralisation. Elle ne nous atteint pas.
Jean-Luc Mélenchon s’apprête donc à lancer sa quatrième candidature…
Vous le savez, c’est à l’étape de discussion entre nous. Mais à titre personnel, je considère qu’il est le meilleur candidat pour porter notre programme, pour l’emporter et que nous puissions changer la vie des gens.
En cas de nouvelle dissolution, vous uniriez-vous avec le reste de la gauche, comme au soir du 9 juin dernier, et la Nupes auparavant ?
S’il devait y avoir des discussions, ce serait sur des bases programmatiques. Sans cette boussole, l’union peut entraîner la disparition de la gauche de rupture, et de la gauche dans son ensemble, pour plusieurs décennies.