L’erreur protectionniste de Donald Trump
Entre protectionnisme et libre-échange, c’est une vieille histoire, pas toujours très nette. La brutalité avec laquelle Donald Trump impose des droits de douane exorbitants n’est certainement pas une bonne méthode. Pour des raisons que l’on connaît mais aussi pour d’autres, la plupart du temps ignorées ou sous-estimées, qui notamment touchent aux droits de l’homme.
Pratique connue depuis des millénaires, le protectionnisme entend contrôler la circulation des biens, des services et/ou des capitaux. L’un des grands spécialistes du sujet, Pascal Salin, le définissait comme un « ensemble de normes d’origine étatique qui consistent à limiter, à interdire ou à influencer les échanges internationaux ». Il sonne comme le « résultat d’un pouvoir de contrainte publique qui vient interférer avec les processus d’échange. » L’économiste libertarien l’interprétait comme un « nationalisme réglementaire (Pascal Salin, Libre-échange et protectionnisme, P.U.F., 1991, p. 3 ; Id., Le Libre-échange, P.U.F., 2002, pp. 3-4).
En haussant substantiellement les droits de douane, Donald Trump réactive une vieille tradition américaine, pourtant indéfendable.
Brève histoire du protectionnisme américain
On oublie trop souvent que, pays du laissez-faire, les Etats-Unis n’ont pendant longtemps pas été celui du laissez-passer.
Les droits de douane ont été généralement très élevés au XIXe siècle outre-Atlantique. Il en a été ainsi jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Ils ont ensuite décru de manière vertigineuse à compter de la ratification de l’accord du GATT sur les tarifs et le commerce en 1947, au point de devenir quasi nuls à la fin du mandat de Joe Biden. En revanche, avec les hausses annoncées tous azimuts au début de son second mandat, Donald Trump a en gros triplé ou quadruplé les droits de douane imposés par les Etats-Unis au reste du monde, avec d’importantes variations selon les pays concernés. Alors que la baisse de ces droits était quasi continue depuis la fin du dernier conflit mondial, le nouveau président américain a ainsi brutalement stoppé le mouvement.
Du protectionnisme intégral au protectionnisme limité
A dire vrai, aujourd’hui, il n’y a plus grand monde pour défendre un protectionnisme intégral, qui signifierait ni plus ni moins un régime autarcique pour chacun des États. Au demeurant, les zélateurs du protectionnisme ont une vision schizophrénique des échanges selon laquelle les exportations sont bonnes et les importations mauvaises ! Si tout le monde raisonnait de cette manière, les échanges seraient en pratique impossibles. Rappelons à cet égard que, par effet de domino, à la suite notamment de la loi protectionniste américaine de 1930, le commerce mondial s’est rétracté d’environ 66 % en volume pendant la période 1929-1934, avec les conséquences dramatiques que l’on connaît.
C’est la raison pour laquelle les hommes politiques protectionnistes en sont venus à défendre un protectionnisme plus ou moins limité dont l’objectif officiel est de conserver certains avantages du libre-échange tout en y ajoutant tous les prétendus avantages du protectionnisme intégral. De là, les chantres d’un protectionnisme « intelligent » (par opposition, donc, à un protectionnisme aveugle ou stupide…), d’un protectionnisme « patriote » (par opposition, donc, à un protectionnisme apatride ou cosmopolite ?) ou encore d’un protectionnisme « solidaire » (par opposition, donc, à un protectionnisme égoïste). Nos lecteurs accoleront les expressions à tel ou tel homme politique français…
Le regrettable oubli des arguments juridiques contre le protectionnisme
Les termes du débat ont été largement fixés depuis le XVIIIe siècle. Les arguments, dans un sens comme dans l’autre, relèvent presque toujours de la sphère économique et ils sont presque toujours de nature utilitariste. Selon ses détracteurs, le protectionnisme est un jeu perdant-perdant qui risque de verser dans la guerre économique. Au fil des années, on en est même venu à considérer qu’il est pratiquement impossible de l’appliquer, tant l’économie est aujourd’hui « mondialisée ».
En contrepoint, le libre-échange constitue un jeu gagnant-gagnant car l’échange est par définition avantageux pour toutes parties prenantes, faute de quoi il n’aurait pas lieu (nous renvoyons sur ce dernier point nos lecteurs aux ouvrages de Pascal Salin cités plus haut). La notion de guerre économique disparaît. Les grands économistes autrichiens du XXe siècle, Ludwig von Mises puis son élève Friedrich Hayek, ont remplacé le terme « économie » par celui de « catallaxie » pour distinguer une économie ouverte d’une économie politique étriquée. La politique se retire de la sphère économique : il ne s’agit plus d’opposer des nationaux à des étrangers, de distinguer les amis des ennemis, comme le faisait le juriste nazi Carl Schmitt, mais au contraire de faire de ses ennemis des amis par le truchement de l’échange.
Cela dit, il y a une autre manière de défendre le libre-échange : en se plaçant sur le terrain juridique et plus précisément sur celui des droits de l’homme, ce qui en surprendra beaucoup. Et pourtant, cette manière d’opérer doit primer le terrain économique. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, dans les années 1840, Frédéric Bastiat, quoique économiste, fonde prioritairement sa position libre-échangiste sur des arguments en droit. L’échange est, pour lui, « un droit naturel comme la propriété ». Priver un individu de la liberté d’échanger un produit qu’il a acquis ou créé, c’est méconnaître le développement de la prospérité et compromettre la paix. Or, aucun homme politique, fût-il élu par la majeure partie de la population, n’a légitimité pour empêcher ses concitoyens de commercer et d’échanger.
Il reste à savoir si la politique de Donald Trump ouvrira une simple parenthèse dans l’histoire des droits de douane aux Etats-Unis ou si, au contraire, elle marquera un retour durable au protectionnisme traditionnel outre-Atlantique depuis la fin du XVIIIe siècle.
Illustration de couverture © Freep!k IA
L’article L’erreur protectionniste de Donald Trump est apparu en premier sur Contrepoints.