La coalition à l’allemande, modèle d’Emmanuel Macron ? Le président face aux contradictions françaises
Emmanuel Macron côté pile. Le vent se lève, il montre du doigt l’autre côté du Rhin. "C’est aux responsables politiques de savoir travailler ensemble. Regardez ce qui se passe en Allemagne. C’est ainsi que s’organise la coalition du chancelier Merz", explique le président à Paris Match le 21 août. Emmanuel Macron côté face. Tout dans son parcours et dans sa conduite depuis 2017, jusqu’à l’esprit des institutions, contredit son propos. Faut-il qu’il soit à ce point acculé pour aller chercher à Berlin ce qu’il ne trouve plus à Paris ?
Là-bas, les partis sont respectés, ils s’appuient sur des fondations riches en moyens et en idées, ils peuvent compter sur un mode de scrutin qui conduit chaque électeur à disposer de deux voix : pour élire localement la moitié des députés au scrutin majoritaire à un tour ; pour en désigner l’autre moitié à la proportionnelle, à partir de listes régionales. "Les partis savent à l’avance qu’ils n’obtiendront pas de majorité absolue. Pendant la campagne, ils ont déjà conscience qu’il leur faudra s’allier avec d’autres. La structure institutionnelle les conduit à travailler ensemble, les oblige même", observe Eric-André Martin, ancien secrétaire général du Comité d’études des relations franco-allemandes de l’Institut français des relations internationales (Ifri), qui ajoute : "Se mettre dans un autre esprit que celui de la Ve et abandonner toute idée de front républicain, ce sont les deux préconditions qui changent fondamentalement la manière dont est abordée l’élection et dont sont anticipés les résultats."
Ici, qui connaît encore le nom du parti du président, qui change presque aussi souvent que celui du Premier ministre ? Renaissance "compte 1 % des effectifs de la CFDT, vous vous rendez compte", note un acteur social. Depuis que le général de Gaulle les a rendues responsables de la "pagaille" et a fustigé leur goût pour la tambouille, les formations politiques n’ont pas la cote. Figurer à l’article 4 de la Constitution ne suffit pas à les réhabiliter.
Le roi est mort, vive le président
Deux pays, deux cultures. Pour se relever de la Seconde Guerre mondiale, la France a fini par se doter d’un régime axé autour d’une figure, le chef de l’Etat élu au suffrage universel. Le roi est mort, vive le président (de la Ve). Afin de tourner la page du nazisme, la République fédérale d’Allemagne a inventé un système qui empêche avant tout une formation de dominer la scène publique de manière écrasante.
Scoop : les présidents français ne sont pas des chanceliers. Et celui-là encore moins que les autres. Il convient d’être juste, la remarque vaut tout autant pour Nicolas Sarkozy par exemple, à qui il arrivait de bouillir devant la lenteur d’Angela Merkel, obligée de discuter le moindre détail avec ses partenaires de l’intérieur quand lui se projetait déjà dans la prochaine embardée, imposant royalement ses vues à son camp. "Elle n’aime pas les discours. Elle n’est pas une oratrice hors pair. Sortir des schémas habituels est pour elle un effort presque insurmontable. […] Par-dessus tout, elle est gênée par ce qui de près ou de loin paraît imprévisible. Décider vite lui est insupportable", écrit-il dans Le temps des tempêtes. Les présidents français raffolent des discours, hier et aujourd’hui. Ils croient à la parole performative.
Magie du verbe, fantasme du thaumaturge. Emmanuel Macron, constate l’un de ses anciens ministres, a été "biberonné à la Ve". Après son triomphe de 2017, il se voit plus en Jupiter qu’en Merkel – sauf qu’il ne ressemble pas plus au premier qu’à la seconde. Mais les illusions ont la vie dure. Il a voulu absolument le pouvoir, il veut désormais le pouvoir absolu. Richard Ferrand connaît son Macron, mieux que beaucoup d’autres. A la fin du premier quinquennat, ce Marcheur historique, alors président de l’Assemblée nationale, racontait : "Emmanuel Macron ne veut pas se mettre dans une situation de coalition. C’est la raison fondamentale qui explique pourquoi il a renoncé à la proportionnelle."
2024, Emmanuel Macron renverse la table
Et ce n’est pas parce que la situation l’imposerait qu’il changera d’avis : on ne recule pas devant le réel. En 2022, le président sortant est réélu sans coup férir, mais il ne dispose plus de majorité à l’Assemblée nationale. Le moment serait-il propice de la jouer à l’allemande ? Comme souvent, il y a les mots, d’un côté, et la réalité, de l’autre, parfois loin de l’autre côté. Le 22 juin 2022, il évoque dans une allocution solennelle la responsabilité d’élargir la majorité présidentielle "soit en bâtissant un contrat de coalition, soit en construisant des majorités texte par texte". Un peu plus tard, en octobre, il dit à la télévision souhaiter "une alliance", c’est son mot, avec les députés de LR qui montreraient une attitude constructive à l’Assemblée nationale. A Matignon, Elisabeth Borne raye vite ces deux mots de son vocabulaire. Il faut être deux pour danser le tango : macronistes et responsables républicains, chacun accusera longtemps l’autre d’avoir voulu lui marcher sur le pied plutôt que de lui tendre la main.
En 2024, Emmanuel Macron renverse la table, ce qui n’est pas le meilleur moyen pour mettre les gens autour. Bien sûr, il incite Michel Barnier, son nouveau Premier ministre, à recevoir ensemble certaines forces politiques. Le Savoyard, fort de ses expériences européennes et olympiques (les JO d’Alberville bien sûr), serait-il l’homme idoine pour débarrasser la France de ses oripeaux monarchistes ? Il confiera vite ne pas avoir le temps de négocier un programme avec ses partenaires. C’est un point important. En Allemagne, les partis qui s’allient pour participer au gouvernement mettent des semaines – une fois cela a même duré six mois – pour écrire noir sur blanc, sur des dizaines et des dizaines de pages, tout ce qui devra être appliqué après la nomination des ministres. En France, il a fallu patienter quatre-vingt-onze jours entre le second tour des législatives et la nomination de Michel Barnier à Matignon pour connaître le choix du roi : peut-être cette séquence aurait-elle pu être utilisée plus utilement ?
En décembre 2024, la censure remet les compteurs à zéro. Roland Lescure, qui a rencontré dans les semaines précédentes de nombreux responsables de partis et s’est vite rendu compte que travailler ensemble n’est pas dans les habitudes gauloises, soumet alors une idée originale à l’Elysée. C’est entendu, Emmanuel Macron tient à ses prérogatives institutionnelles, c’est à lui et à lui seul de nommer le Premier ministre. Mais pour apprendre à rapprocher les points de vue, pourquoi ne pas désigner pendant une semaine un triumvirat de personnalités qui pourrait définir les grandes lignes d’un accord (Xavier Bertrand venu de la droite, Bernard Cazeneuve issu de la gauche et lui, le macroniste) ? Pas de chance, le président veut cette fois aller vite…
Une coalition ? Vous n’y pensez donc pas. Un contrat ? Voici un mot qui commence mal, comme aurait pu le dire de Gaulle. Edouard Philippe est plus poli, qui confie : "Un contrat, ça lie les mains et le président n’aime pas avoir les mains liées. Donc il était contre, aussi bien en 2022 qu’en 2024."
"François Bayrou a négocié avec lui-même"
Les torts sont ô combien partagés. "Si vous voulez faire les choses à l’allemande, c’est très concret : les chefs de partis se retrouvent au Palais Bourbon et regardent s’il y a cinq sujets sur lesquels on peut s’entendre, détaille un diplomate. Si vous ne le faites pas et que vous allez sur France Inter raconter que vous êtes prêt au compromis, ce ne sont que des mots. L’accord de coalition est d’abord un bout de papier, pas une déclaration à la télé." Pour mesurer l’ampleur du chemin à parcourir, il suffit de souligner un point dans la situation actuelle : même au sein de la minorité gouvernementale, il n’existe pas le moindre document de travail qui orienterait les macronistes, le centre et LR vers une action commune définie. Du coup, à Bercy, Eric Lombard est obligé de jouer les M. Bricolage. Bruno Retailleau n’est pas seulement ministre de l’Intérieur, il est aussi président de LR : le ministre de l’Economie dialogue avec lui comme chef de parti pour trouver une voie de passage. Lorsqu’une commission mixte paritaire doit au Parlement accorder les uns et les autres sur la version finale du budget 2025, en janvier dernier, il se charge de faire les "go-between" à la demande du président du Sénat, Gérard Larcher. "C’est fécond car cela oblige les responsables politiques français à travailler différemment", se réjouit-il. Mais on reste très loin de Berlin. "Dans une coalition, on sait ce qu’on pense du budget, de l’Aide médicale d’Etat, etc. En Allemagne, cela n’existe pas de voir des ministres exprimer des positions divergentes sur les matières de l’accord de coalition. Sur le reste, ils le peuvent. Il y a une zone d’accord et une zone de non-accord autorisé."
Le cas de François Bayrou est plus complexe. Homme de compromis, il a lancé sa carrière nationale en affichant sa volonté de faire travailler ensemble Edouard Balladur et Jacques Delors. Quand il a lu les propos présidentiels dans Paris Match, il a aussitôt approuvé la référence. Il y accole une condition, la proportionnelle pour laquelle il plaide depuis toujours, il l’a encore rappelé pendant sa conférence de presse le 25 août. Mieux, le scrutin à l’allemande le séduit. Il considère qu’il facilite une continuité historique et offre aux partis la garantie de survivre, au-delà des vicissitudes électorales : tous savent qu’ils vont demeurer dans le jeu même en étant très affaiblis parfois, avec la vocation d’exercer de nouveau le pouvoir un jour, ce qui induit l’esprit de responsabilité.
Mais François Bayrou est béarnais, pas allemand. Il préfère son instinct aux réflexions des autres. Pour préparer les 44 milliards d’économie, "il a négocié avec lui-même", grince un ex-ministre macroniste. Son annonce en solitaire d’un vote de confiance, sans aucun échange préalable avec ceux dont il sollicite l’indulgence, le montre, il demeure le défenseur d’une lecture classique des institutions de la Ve République. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il a toujours récusé le terme de coalition, insistant pour que l’exécutif et le Parlement soient déconnectés : ce ne sont pas les partis qui décident des ministres, sinon "ce n’est plus un gouvernement, ce sont des délégations".
"Personne n’a fait la moindre tentative d’accord…"
Encore un scoop : Friedrich Merz ne sera pas le prochain Premier ministre de la France. Sa coalition a d’ailleurs très vite connu ses premiers couacs. En juillet, elle a échoué à se mettre d’accord sur une baisse de la taxe sur l’électricité à la fois pour les entreprises et pour les ménages, promesse pourtant phare des programmes respectifs. Avant lui, le socialiste Olaf Scholz avait déjà montré les limites du modèle germanique. Il avait été obligé de s’allier, de manière inédite, non pas à un mais à deux partis et n’a pu exercer le pouvoir plus de trois ans. C’est aussi le mode de scrutin allemand qui a permis aux Verts de faire reculer Angela Merkel la scientifique et de lui imposer une décision sur le nucléaire, considérée avec le recul comme une hérésie majeure. "Le système a très bien fonctionné pendant longtemps car il reposait sur deux partis dominants, les chrétiens-démocrates et les sociaux-démocrates, qui représentaient entre 70 et 80 % des suffrages, avec un partenaire de coalition, les libéraux, qui s’alliait parfois avec les uns, parfois avec les autres, résume Eric-André Martin. Il y avait certes des nuances, mais un corpus commun. Aujourd’hui les positions sont de moins en moins compatibles en raison de la polarisation croissante et de la fragmentation du paysage, avec Die Linke et l’AfD en forces émergentes."
La fameuse démocratie parlementaire : au lendemain des élections législatives de 2024, on a chanté à Paris son avènement. On allait enfin voir ce qu’on allait voir. De fait, on a vu. Chambre introuvable le 7 juillet, et puis… rien. "Personne n’a fait la moindre tentative d’accord avant le 23 août 2024, quand Emmanuel Macron reçoit à l’Elysée les partis, se rappelle un ancien ministre. Ils reprochent au président la verticalité mais ne cherchent pas à en sortir. Car l’avantage de la verticalité est qu’elle permet de charger celui qui est au sommet de la pyramide : tout le monde y trouve son compte. En sortir suppose un effort collectif, à chacun de faire un pas, le chef de l’Etat comme les partis." Le 8 septembre, aucun modèle étranger ne sera à l’esprit des députés qui se prononceront sur le sort du gouvernement. Mais les institutions françaises risquent de subir un nouveau coup de boutoir, jusqu’au jour où celui-ci se révélera fatal pour elles.